Les six plus grandes économies de l’UE réclament un déploiement accéléré de l’euro numérique
La France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas et la Pologne ont décidé de hausser le ton sur l’avenir des paiements en Europe. Dans une lettre conjointe adressée au président de l’Eurogroupe et au commissaire européen à l’économie, Valdis Dombrovskis, les ministres des Finances de ces six pays appellent à accélérer les travaux autour de l’euro numérique et à renforcer l’autonomie stratégique du continent dans les infrastructures de paiement.
Ce groupe informel, baptisé E6, a été lancé en janvier à l’initiative du ministre allemand des Finances Lars Klingbeil et de son homologue français Roland Lescure. Il rassemble les six plus grandes économies de l’Union européenne autour d’un objectif commun : bâtir une architecture financière européenne capable de rivaliser avec les réseaux dominants venus des États-Unis.
Une dépendance aux géants américains jugée excessive
L’argument central avancé par ces pays repose sur la dépendance structurelle de l’Europe aux infrastructures de paiement étrangères. Selon des données de la Banque centrale européenne pour 2025 citées dans la lettre, Visa et Mastercard représentent 61 % des paiements par carte dans l’Union européenne et près de 100 % des paiements transfrontaliers.
Cette situation est de plus en plus perçue comme un risque stratégique. Les ministres estiment que l’Europe doit se doter de solutions souveraines pour garantir la résilience de ses systèmes financiers et préserver sa capacité d’action dans un contexte international marqué par des tensions commerciales et géopolitiques.
Dans leur courrier, ils appellent ainsi à conclure rapidement le processus législatif sur l’euro numérique et invitent le Parlement européen à soutenir l’approche du Conseil. L’objectif est de créer une solution de paiement européenne complète, utilisable en ligne comme hors ligne, interopérable et accessible à l’ensemble des citoyens de l’Union.
L’euro numérique toujours bloqué au Parlement européen
Malgré plusieurs années de préparation, le projet d’euro numérique reste enlisé dans le processus législatif européen. Au Parlement, le dossier est suivi par le député espagnol de centre-droit Fernando Navarrete, qui a proposé de limiter le futur système aux paiements hors ligne.
Cette orientation est vivement critiquée par certains responsables politiques et acteurs du secteur financier. Selon eux, restreindre l’euro numérique à ce seul usage empêcherait la nouvelle monnaie digitale de rivaliser avec les réseaux de paiement internationaux, largement dominants dans les transactions en ligne et transfrontalières.
L’enjeu dépasse la simple innovation technologique. Pour de nombreux décideurs européens, l’euro numérique représente une infrastructure stratégique de souveraineté économique, comparable à ce que sont devenus les réseaux énergétiques ou les systèmes de communication.
Un projet au cœur de la stratégie financière européenne
L’initiative des six pays s’inscrit dans une ambition plus large : accélérer l’intégration financière de l’Union européenne. Le groupe E6 appelle également à un accord rapide sur le paquet législatif visant à approfondir l’Union de l’épargne et de l’investissement, avec un objectif d’avancée d’ici l’été.
Des marchés de capitaux plus intégrés permettraient, selon les ministres, d’augmenter le potentiel de croissance de l’économie européenne, de renforcer la souveraineté financière du bloc et d’améliorer le financement des priorités communes, qu’il s’agisse de la transition énergétique, de l’innovation ou de la défense.
La BCE alerte sur une vulnérabilité stratégique
La question de l’indépendance financière européenne a pris une importance croissante ces derniers mois. La présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, a plusieurs fois mis en garde contre la dépendance de l’Europe à des infrastructures critiques contrôlées hors du continent.
Lors d’une intervention devant le Parlement européen en février, elle a souligné que l’Europe ne peut pas rester fortement dépendante de fournisseurs étrangers pour des infrastructures essentielles comme les paiements.
Dans ce contexte, la BCE a lancé début mars un appel aux prestataires de services de paiement afin de participer à un projet pilote autour de l’euro numérique. Un test d’une durée de 12 mois est envisagé pour le second semestre 2027.
Le secteur privé avance déjà avec Wero
En parallèle du projet public porté par la BCE, les acteurs privés européens cherchent eux aussi à construire des alternatives crédibles. L’initiative Wero, soutenue par l’European Payments Initiative et plusieurs grandes banques européennes, constitue aujourd’hui l’un des projets les plus avancés.
Depuis son lancement, la plateforme revendique plus de 48 millions d’utilisateurs et 13 milliards d’euros de paiements traités. Elle devrait étendre ses services au commerce en ligne et aux paiements en magasin dès 2026.
Des accords d’interopérabilité sont également en préparation avec plusieurs systèmes nationaux, notamment Bizum en Espagne et Bancomat Pay en Italie. À terme, cet écosystème pourrait toucher près de 130 millions d’Européens, renforçant ainsi la capacité de l’Europe à disposer d’infrastructures de paiement indépendantes.
Un enjeu central pour la souveraineté économique européenne
La pression exercée par les six grandes économies de l’Union traduit une évolution profonde du débat européen. L’euro numérique n’est plus seulement considéré comme un projet technologique ou monétaire, mais comme un levier essentiel de souveraineté économique.
Dans un environnement international de plus en plus compétitif, la capacité de l’Europe à contrôler ses propres infrastructures financières pourrait devenir un facteur déterminant pour son autonomie stratégique et sa stabilité économique à long terme.
