4,3 % en 2025 : un sommet depuis plus de dix ans
L’Afrique subsaharienne a créé la surprise l’an dernier. Avec une croissance estimée à 4,3 % en 2025 — contre 3,4 % en 2024 — la région affiche sa deuxième meilleure performance depuis 2013, Un résultat qui a clairement dépassé les attentes des économistes.
Trois moteurs expliquent cette dynamique. La normalisation progressive de l’inflation, revenue aux niveaux de 2021, a redonné du pouvoir d’achat aux ménages et relancé la consommation privée. Les investissements directs étrangers sont restés résilients, soutenant l’investissement productif. Et les termes de l’échange ont joué en faveur de la région : les prix de l’énergie — qui pèsent lourd dans les importations africaines — sont demeurés bas en moyenne sur l’année, tandis que les produits d’exportation clés affichaient des niveaux historiquement élevés. Le cacao, le café, les métaux précieux et industriels ont tous contribué à gonfler les recettes d’exportation.
Mais cette performance flatteuse dissimule une réalité budgétaire moins brillante. La demande publique est restée atone, les gouvernements ayant amorcé — tardivement et insuffisamment — des efforts de consolidation. Le solde budgétaire primaire régional moyen s’est légèrement amélioré, passant de -2,0 % du PIB en 2024 à -1,3 % en 2025. Un progrès réel, mais encore très insuffisant pour stabiliser les trajectoires de dette.
2026 : le ralentissement s’installe
La dynamique de 2025 ne se répétera pas à l’identique. Société Générale prévoit un ralentissement de la croissance régionale à 4,0 % en 2026, puis à 3,8 % en 2027 et 2028 — un niveau que les économistes de la banque considèrent comme le plafond structurel de long terme du continent, et qu’ils jugent explicitement insuffisant pour garantir un développement durable et généralisé en dehors des grandes zones urbaines.
Du côté positif, la consommation privée devrait rester un moteur, portée par l’assouplissement progressif des politiques monétaires régionales. Après plusieurs années de resserrement, la plupart des banques centrales africaines disposent désormais d’une marge de manœuvre réelle : leurs taux directeurs sont très restrictifs en termes réels par rapport aux niveaux historiques, ce qui leur permet d’entamer des cycles de baisse sans risquer de raviver l’inflation.
En revanche, la demande publique pèsera à nouveau sur la croissance. L’impulsion budgétaire devrait rester négative en moyenne sur 2026 et 2027, les États étant confrontés à des conditions de financement toujours tendues, en particulier en monnaie locale. Une contrainte aggravée par le fait qu’environ 20 % des bilans bancaires de la région sont déjà constitués de créances publiques — réduisant mécaniquement la capacité de financement du secteur privé.
Des finances publiques au bord du précipice
C’est sans doute le point de vulnérabilité le plus préoccupant identifié par Société Générale. Le poids du service de la dette africaine représente près du double de la moyenne des pays émergents — un écart considérable qui illustre la fragilité chronique des finances publiques de la région.
Cette situation est d’autant plus délicate que l’aide internationale au développement est en recul tendanciel. Si la dépendance de l’Afrique subsaharienne aux dons a significativement diminué depuis vingt ans — signe d’une certaine maturation fiscale — cette réduction de l’aide externe ampute les marges de manœuvre disponibles pour financer des investissements essentiels en infrastructure, éducation ou santé.
Les efforts de consolidation amorcés en 2025 vont dans le bon sens, mais restent largement insuffisants pour stabiliser les trajectoires de dette sur le long terme. Dans plusieurs pays, la charge des intérêts absorbe une part croissante des recettes fiscales, ne laissant que peu de place aux dépenses d’investissement.
Exportations : une dépendance aux facteurs extérieurs
La demande externe, qui avait été un facteur favorable en 2025, pourrait se montrer moins dynamique en 2026-2027, dans un environnement international plus incertain. Les principales exportations africaines sont en effet exposées à des risques très différents selon les filières, mais toutes ont en commun une forte dépendance à des facteurs extérieurs sur lesquels le continent n’a aucune prise.
Les prix des métaux précieux — or en tête — restent étroitement corrélés à la trajectoire de la politique monétaire américaine. Les métaux industriels, eux, suivent de près la santé économique de la Chine, dont la croissance devrait ralentir de 5,0 % en 2025 à 4,4 % en 2026, avec des conséquences directes sur la demande de cuivre, de cobalt ou de manganèse. Les matières premières agricoles — cacao, café, coton — demeurent soumises aux aléas climatiques, dont l’imprévisibilité croissante constitue un risque structurel en hausse.
Enfin, le conflit au Moyen-Orient a rendu les risques sur les prix pétroliers nettement plus haussiers. Si cette évolution profite aux pays exportateurs de pétrole comme le Nigeria ou l’Angola, elle pèse lourdement sur les importateurs nets d’énergie qui voient leur facture s’alourdir sans pouvoir y répondre budgétairement.
Insécurité et conflits : le frein invisible
Le rapport de Société Générale insiste sur un facteur souvent sous-estimé dans les analyses macroéconomiques : l’impact économique des conflits armés et de l’insécurité. Plusieurs pays parmi les plus fragiles restent englués dans des crises sécuritaires durables aux effets économiques dévastateurs — destructions d’infrastructures, déplacements massifs de populations, fuite des investisseurs étrangers, et détournement des ressources publiques vers les dépenses militaires.
Le Sahel et l’Afrique de l’Est concentrent l’essentiel de ces tensions. Si le nombre total d’événements violents recensés semble amorcer une légère stabilisation, le niveau absolu demeure très élevé et continue de peser lourdement sur les perspectives de développement des pays concernés. Pour ces économies, l’insécurité constitue un frein systémique au développement qui annule en partie les gains liés à la croissance agrégée.
Des freins structurels qui résistent aux cycles
Au-delà de la conjoncture, Société Générale pointe des obstacles de fond qui plafonnent le potentiel de croissance africain à long terme — estimé, rappelons-le, à seulement 3,8 %, un niveau insuffisant pour absorber la croissance démographique et réduire la pauvreté de manière significative sur l’ensemble du territoire.
La faible productivité agricole reste un handicap majeur dans une région où ce secteur représente une part importante de l’emploi et des revenus ruraux. L’industrialisation reste limitée, avec une base manufacturière insuffisante pour absorber une population active en forte expansion. Les infrastructures défaillantes — transports, énergie, connectivité numérique — freinent l’intégration régionale et la compétitivité des entreprises locales. Et les niveaux de gouvernance demeurent globalement inférieurs à ceux des autres zones émergentes, ce qui décourage l’investissement et réduit l’efficacité de la dépense publique.
Ces freins structurels ne sont pas nouveaux. Mais leur persistance, malgré des décennies de réformes et d’aide internationale, illustre l’ampleur du défi que doit relever le continent pour transformer une croissance agrégée satisfaisante en développement réel et inclusif.
Tableau de bord : indicateurs macroéconomiques clés — Afrique (2025–2028)
Source : ; FMI ; LSEG ; Banque Mondiale
| Indicateur | 2025 | 2026p | 2027p | 2028p |
| Croissance du PIB réel (%, GA) | 4,3 | 4,0 | 3,8 | 3,8 |
| Solde budgétaire primaire régional moyen (% PIB) | -1,3 | négatif | négatif | nd |
| Part des créances publiques dans les bilans bancaires | ~20 % | — | — | — |
| Service de la dette vs. moyenne émergents | ~×2 | — | — | — |
| Dépendance aux dons (tendance sur 20 ans) | En recul | — | — | — |
p = prévisions. nd = non disponible. GA = glissement annuel.
