Le Canal de Panama, artère vitale où transite 5 % du commerce maritime mondial, est devenu le théâtre d’un affrontement diplomatique et économique sans précédent. Mercredi dernier, la situation a franchi un nouveau palier de tension lorsque Pékin a, selon plusieurs sources industrielles, ordonné à ses entreprises d’État de suspendre toute négociation de nouveaux projets avec le Panama. Cette directive fait suite à une décision choc de la Cour suprême panaméenne qui rebat les cartes de la gestion portuaire dans la région.
Un séisme judiciaire aux racines financières
Tout a basculé le 29 janvier. La plus haute instance juridique du Panama a déclaré inconstitutionnels les contrats liant l’État à la Panama Ports Company, filiale du géant hongkongais CK Hutchison Holdings. Ces accords, qui permettaient l’exploitation des terminaux stratégiques de Balboa (côté Pacifique) et Cristobal (côté Atlantique) depuis 1997, ont été balayés.
Le tribunal a pointé du doigt l’absence d’appels d’offres concurrentiels et des exonérations fiscales jugées abusives. Au-delà de la forme, le fond du dossier est lourd : un audit gouvernemental fait état de pertes financières pour le Panama estimées à 1,2 milliard de dollars depuis le début de la concession. Pour le président José Raúl Mulino, il s’agit d’une question de dignité nationale : « Le Panama ne se laissera intimider par aucun pays au monde », a-t-il affirmé, marquant une rupture nette avec la complaisance passée.
Pékin sort les griffes : menaces et gel des investissements
La réaction chinoise ne s’est pas fait attendre, adoptant un ton d’une rare virulence. Le Bureau des affaires de Hong Kong et Macao a fustigé une décision qualifiée de « juridiquement absurde » et « pathétique », prévenant que le Panama paierait un « lourd tribut ».
Sur le terrain économique, les représailles sont déjà visibles. En plus du gel des nouveaux projets, les autorités chinoises auraient suggéré aux compagnies maritimes de réorienter leurs cargaisons vers d’autres hubs logistiques. Cette stratégie de pression vise directement le porte-monnaie panaméen, alors que le pays espérait attirer des milliards de dollars d’investissements chinois dans ses infrastructures.
Un arbitrage international à 23 milliards de dollars
Face à cette éviction, CK Hutchison n’entend pas se laisser faire. Le groupe a officiellement lancé une procédure d’arbitrage international auprès de la Chambre de commerce internationale (CCI). L’enjeu est colossal : le groupe réclame des dommages et intérêts « considérables ».
Cette bataille juridique tombe au pire moment pour la firme de Hong Kong. Elle fragilise la vente de ses activités portuaires mondiales — un deal de 23 milliards de dollars annoncé en mars 2025 avec un consortium incluant Mediterranean Shipping Company (MSC). L’incertitude juridique planant sur les actifs panaméens pourrait refroidir les acheteurs ou forcer une révision drastique du prix de vente.
L’ombre de Washington et le retour de la « Guerre Froide »
Dans les coulisses de ce conflit, l’influence des États-Unis est omniprésente. L’administration de Donald Trump, qui a fait de la réduction de l’empreinte chinoise dans l’hémisphère ouest une priorité, a salué la décision du tribunal. L’ambassadeur américain Kevin Cabrera y voit une victoire de l’État de droit et une sécurisation du climat d’investissement.
Pour l’heure, la gestion provisoire des terminaux a été confiée à APM Terminals, filiale du géant danois A.P. Moller-Maersk. Ce basculement vers un opérateur européen, soutenu par la vision américaine, marque un tournant géopolitique majeur pour le Canal, transformant une simple dispute contractuelle en un véritable test de souveraineté pour le Panama face aux deux superpuissances mondiales.
