Le blanchiment d’argent numérique représente aujourd’hui l’un des principaux défis pour les économies nationales et les autorités de lutte contre la criminalité financière transfrontalière. C’est ce que révèle l’étude « Blanchiment d’argent à travers l’espace numérique », réalisée par l’universitaire et juge Jabeur Ghenimi, qui décrypte les nouvelles méthodes employées pour dissimuler l’origine de fonds illicites grâce aux technologies digitales.
Quand le crime financier bascule dans l’univers numérique
Le blanchiment d’argent digital repose sur l’utilisation d’outils technologiques permettant de faire passer des fonds illégaux pour des revenus légitimes. La rapidité des transactions, l’anonymat offert par certaines plateformes et la facilité des transferts internationaux compliquent fortement la traçabilité des flux financiers.
De manière générale, le blanchiment d’argent vise à donner une apparence légale à des fonds issus d’activités criminelles afin de pouvoir les posséder, gérer, investir, transférer ou échanger sans éveiller de soupçons. Ces fonds proviennent de multiples sources : culture de plantes narcotiques, trafic de bijoux, terrorisme, fraude, prostitution, trafic d’antiquités, corruption, détournement de fonds publics ou encore crimes portant atteinte à la sécurité de l’État.
Les nouvelles technologies, catalyseurs de la criminalité financière
Selon le chercheur, les innovations numériques ont profondément transformé les circuits du blanchiment. Courriels, réseaux sociaux et plateformes digitales permettent désormais d’atteindre des victimes partout dans le monde, sans contrainte géographique.
Les conséquences sont lourdes. Le blanchiment d’argent affaiblit l’économie, alimente l’inflation et fausse les investissements. Il favorise également la corruption, renforce la criminalité et fragilise le tissu social. Sur le plan politique, il peut contribuer au financement du terrorisme, affaiblir l’État de droit, nuire à la réputation internationale d’un pays et décourager les investissements étrangers, tout en creusant les inégalités sociales.
Cryptomonnaies, influenceurs et e-commerce : les nouveaux circuits de blanchiment
L’étude met en évidence plusieurs canaux numériques privilégiés. Les cryptomonnaies, difficiles à tracer, figurent en tête de liste. Utilisées via des plateformes décentralisées, elles constituent un outil de choix pour masquer l’origine des fonds.
Les réseaux sociaux sont également exploités, notamment à travers la notoriété d’influenceurs. Des boutiques virtuelles peuvent servir de façade pour injecter de l’argent illégal dans l’économie formelle via des ventes et achats fictifs.
Le blanchiment peut aussi transiter par le commerce électronique, les banques numériques et les plateformes de transfert instantané, où la manipulation des montants de factures ou la multiplication des micro-transactions rendent les contrôles plus complexes. Les jeux en ligne sont un autre vecteur : monnaies virtuelles et objets numériques peuvent être utilisés pour recycler des fonds d’origine criminelle.
Parmi les outils cités figurent notamment les cryptomonnaies (Bitcoin, Ethereum…), les applications de communication chiffrées (WhatsApp, Telegram), les services de transfert instantané (Venmo, Zelle), les sociétés écrans et les transferts transfrontaliers.
Une lutte rendue difficile par la vitesse et l’anonymat
Les autorités font face à plusieurs obstacles majeurs :
- La traçabilité limitée, due au caractère décentralisé et confidentiel de nombreuses plateformes
- La rapidité des transactions, qui facilite les transferts internationaux quasi instantanés
- L’évolution constante des méthodes, les réseaux criminels s’adaptant rapidement aux innovations technologiques
Cette dynamique impose une réponse législative et réglementaire en permanence actualisée.
Les leviers de riposte : lois, coopération et intelligence artificielle
L’étude souligne plusieurs pistes d’action : modernisation des lois encadrant l’économie numérique, mise en place de systèmes de contrôle financier intégrés, renforcement de la coopération internationale contre la criminalité organisée et recours à l’intelligence artificielle et à l’analyse de données pour détecter les opérations suspectes.
Toute législation relative aux actifs cryptés doit ainsi être précise, proactive et adaptée aux évolutions technologiques. Elle doit permettre de sanctionner efficacement le blanchiment d’argent et les infractions sous-jacentes, tout en fixant des normes claires pour la régulation des cryptomonnaies.
La Tunisie consolide son arsenal juridique et institutionnel
Dans une déclaration à TAP, Jabeur Ghenimi souligne que la Tunisie a déployé d’importants efforts pour renforcer son dispositif de lutte contre le blanchiment d’argent, notamment après les difficultés liées à son classement international.
Le système actuel repose sur l’harmonisation entre la législation nationale et les standards internationaux, en particulier les recommandations du Groupe d’Action Financière (GAFI).
Parmi les principaux textes figurent :
- La loi organique n° 26 de 2015, relative à la lutte contre le terrorisme et la répression du blanchiment d’argent
- La loi organique n° 9 de 2019
- Le décret gouvernemental n° 419 de 2019, fixant les procédures d’exécution des décisions onusiennes en matière de prévention du financement du terrorisme
- Les circulaires de la Banque Centrale de Tunisie (BCT), dont la plus récente est la circulaire n° 2 de 2026 relative aux obligations de vigilance des bureaux de change
Des institutions spécialisées et des résultats reconnus
La Tunisie s’appuie également sur plusieurs structures de contrôle : la Commission Tunisienne des Analyses Financières (CTAF), la BCT, le Conseil du Marché Financier (CMF), le Comité Général des Assurances (CGA) et l’Autorité de Contrôle de la Microfinance. Le Pôle Judiciaire Économique et Financier joue un rôle clé dans le traitement des affaires complexes liées à la corruption et au blanchiment.
Ces réformes ont permis au pays de sortir de la liste noire du GAFI et de la liste de l’Union européenne des pays à haut risque, un processus engagé depuis 2019. Le rapport 2025 de l’Indice de Bâle classe d’ailleurs la Tunisie parmi les pays africains les moins exposés aux risques de blanchiment d’argent.
Sur le terrain, la cinquième Brigade centrale spécialisée dans les crimes liés aux technologies de l’information, relevant de la Garde nationale, a enquêté l’an dernier sur des dizaines d’affaires visant des utilisateurs de TikTok et Instagram. Plusieurs suspects ont été placés en détention et les investigations se poursuivent pour des faits liés au blanchiment d’argent.
