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L’UE et la Tunisie face à leurs contradictions : entre intérêts convergents et réformes introuvables

À l'occasion d'une conférence de presse tenue à Tunis, l'ambassadeur de l'Union européenne a dressé un bilan détaillé du partenariat stratégique liant Bruxelles à Tunis. Entre chiffres rassurants, chantiers en retard et dossiers sensibles — migration, justice, Gaza — la relation bilatérale se cherche un second souffle.

Un ancrage commercial structurel que les chiffres confirment

L’Europe reste, de loin, le premier partenaire économique de la Tunisie. Selon les données avancées par l’ambassadeur de l’UE, 70 % du commerce extérieur tunisien s’effectue avec les pays membres de l’Union. Mais le chiffre le plus significatif est peut-être celui-ci : la balance commerciale bilatérale est excédentaire pour la Tunisie — un avantage structurel que peu de partenariats régionaux peuvent offrir. À titre de comparaison, les échanges avec la Chine se soldent par un déficit lourd pour Tunis.

Sur le plan des investissements, quelque 90 % des grands projets en Tunisie sont d’origine européenne. La Banque européenne d’investissement (BEI), dont le vice-président effectuait une visite à Tunis au moment de la conférence, joue un rôle central dans le financement d’infrastructures stratégiques. La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) est également active sur plusieurs projets d’envergure.

L’accord d’association signé en 1995 — premier du genre dans la région — a, selon des études citées par l’ambassadeur, contribué à hauteur de 1,3 % du PIB tunisien et à environ 3 % de la hausse des salaires. Un bilan que Bruxelles juge suffisamment solide pour plaider sa modernisation, non son abandon.

Le mémorandum de 2023 : un cadre pionnier aux résultats contrastés

Signé en 2023, le Partenariat stratégique global UE-Tunisie — souvent désigné sous l’acronyme MoU — constitue un accord « de nouvelle génération », le premier conclu avec un pays du Proche-Orient et du Maghreb. Il articule la coopération autour de quatre axes : l’assistance financière, le commerce, la mobilité liée au travail et la transition énergétique.

Une délégation de la Commission européenne s’est rendue à Tunis pour évaluer l’état de mise en œuvre du mémorandum. Le diagnostic est nuancé. Du côté positif, les volets migratoire et énergétique enregistrent des avancées notables. En revanche, le volet commercial accuse du retard. « Ce n’est pas une situation uniforme pour tous les axes », a reconnu l’ambassadeur, avant d’assurer qu' »il y a un progrès constant ».

Pour accéder aux détails des projets financés, l’Union européenne renvoie vers la cartographie publique accessible sur le site de la Direction générale MENA de la Commission européenne (DG MENA).

Migration : des intérêts convergents, pas une sous-traitance

La question migratoire a occupé une large place dans les échanges. L’ambassadeur a tenu à dissiper toute lecture d’externalisation : « La Tunisie n’est pas en train de rendre un service à l’Union européenne. Elle agit dans son propre intérêt stratégique en refusant de devenir un pays de transit pour les trafiquants d’êtres humains. »

La coopération couvre plusieurs dimensions : lutte contre les réseaux criminels, contrôle des frontières, soutien aux organisations internationales actives en Tunisie, protection des réfugiés, retours volontaires et promotion de la migration légale. Cette dernière composante est présentée comme un levier de développement, pas seulement comme un outil de contrôle.

Le concept mis en avant est celui de la « mobilité circulaire » : favoriser les déplacements légaux de professionnels, d’étudiants et de travailleurs qualifiés dans les deux sens, plutôt que d’érigér des murs. Une nouvelle stratégie européenne sur les visas est en cours d’adoption, avec pour objectif de digitaliser et d’accélérer les procédures. L’ambassadeur a toutefois reconnu les difficultés actuelles : « Je me rends compte que ce n’est pas un processus sans accrocs. »

Transition énergétique et numérique : des priorités d’avenir

L’Union européenne entend accompagner la Tunisie dans sa double transition, verte et numérique. L’enjeu est double : renforcer la compétitivité des entreprises tunisiennes à l’international et intégrer l’économie locale dans les chaînes de valeur régionales. L’ambassadeur a évoqué l’intégration des réseaux énergétiques et digitaux comme un levier d’autonomisation pour la Tunisie, à inscrire dans un cadre régional méditerranéen.

Le nouveau Pacte pour la Méditerranée, cité comme instrument complémentaire, propose des ressources financières et techniques supplémentaires à l’ensemble des partenaires de la rive sud. Ses axes prioritaires recoupent ceux du MoU : personnes, économie, sécurité et connectivité régionale.

Société civile et médias : un soutien que Bruxelles entend poursuivre

La société civile tunisienne représente, selon des données citées par le responsable européen, plus de 3 % du PIB national et génère directement ou indirectement environ 4 % des emplois. L’UE y voit un pilier de sa stratégie de coopération, bien au-delà du cadre gouvernemental.

Concernant les programmes de soutien aux médias, l’ambassadeur a reconnu des résultats « pas parfaits » mais réels, notamment dans les régions intérieures où des radios et médias associatifs locaux ont pu se structurer grâce aux subventions européennes. Il a cependant été interpellé sur des allégations de dysfonctionnements dans certains projets, auxquelles il a répondu en invitant les journalistes à lui transmettre directement les informations en leur possession.

Justice et réformes : les grands indicateurs n’ont pas été atteints

Le volet appui budgétaire au secteur judiciaire a été l’un des points les plus débattus. L’ambassadeur a expliqué le mécanisme : des fonds sont débloqués conditionnellement à l’atteinte d’indicateurs de réforme définis conjointement avec les autorités tunisiennes. Les « grands indicateurs » — indépendance de la justice, réforme du Conseil supérieur de la magistrature, instauration d’un concours professionnel — « n’ont pas été atteints », a-t-il admis, en pointant « une modification de la volonté politique ».

Des indicateurs plus techniques, en revanche, ont progressé, notamment sur les conditions de détention des femmes et la séparation des mineurs des adultes dans les établissements pénitentiaires.

Un partenariat à défendre dans un monde fragmenté

Face aux questions sur la pertinence du modèle face à de nouveaux compétiteurs (Chine, Inde), l’ambassadeur a défendu la singularité du partenariat euro-tunisien : proximité géographique, balance commerciale favorable, fiabilité institutionnelle, ancrage multilatéral. « Dans un monde où le protectionnisme monte et où les guerres prolifèrent, l’UE est le partenaire qui offre la fiabilité et s’engage pour un commerce libre », a-t-il plaidé.

Sur la question palestinienne, abordée en fin de conférence, l’ambassadeur a reconnu les divisions internes à l’Union et la difficulté d’atteindre l’unanimité requise pour des décisions de politique étrangère. Il a toutefois évoqué une « sensibilité croissante » dans les opinions publiques européennes face à la situation à Gaza.

En conclusion, l’ambassadeur a résumé la position de Bruxelles en quelques mots : « Toute la volonté et l’ouverture sont là. Le niveau du partenariat dépendra aussi du niveau d’ambition réformateur que Tunis choisira de déployer. »