Un détroit fermé, un continent sous pression
Environ 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux transitent normalement par le détroit d’Ormuz, dont 80 % à destination de marchés asiatiques, selon l’Agence internationale de l’énergie. Depuis la fermeture du détroit suite au déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l’Iran le 28 février, cette artère vitale est coupée — et les économies de la région encaissent le choc de plein fouet.
La flambée des prix des carburants qui s’ensuit produit un effet inattendu : elle accélère massivement l’adoption des véhicules électriques et oblige les gouvernements asiatiques à repositionner les énergies renouvelables au cœur de leur agenda sécuritaire.
Bangkok : un salon automobile sous le signe du tout-électrique
Le 47e Salon international de l’automobile de Bangkok, qui s’est clôturé ce week-end, a enregistré un nombre record de 132 951 commandes — soit 21 % de l’objectif de ventes annuelles de la Thaïlande. BYD a dominé toutes les marques avec plus de 17 000 réservations, devançant Toyota, tandis que les constructeurs chinois de véhicules électriques ont trusté le top dix.
Pour les analystes de Transport & Environment, ce n’est pas une anomalie conjoncturelle. Interrogés par CNBC, ils qualifient ce phénomène de changement structurel : les pays d’Asie du Sud-Est ayant accès à des modèles chinois abordables sont désormais dans les conditions idéales pour opérer une rupture durable avec les énergies fossiles.
BYD en mode conquête : 1,5 million d’exports visés en 2026
Lors d’une réunion post-résultats fin mars, BYD a indiqué à ses analystes être « très confiant » dans l’atteinte de 1,5 million de ventes à l’étranger en 2026 — une révision en hausse de 15 % par rapport aux prévisions initiales de 1,3 million d’unités. En 2025, le groupe avait déjà exporté environ 1,05 million de véhicules à énergie nouvelle, soit une progression de 151 % sur un an.
Selon Reuters, la demande internationale compense des conditions de marché plus ternes en Chine. Carbon Brief rapporte de son côté que les concessionnaires du monde entier signalent une véritable explosion des commandes de véhicules électriques chinois, directement corrélée à la montée des prix à la pompe.
La sécurité énergétique, nouvelle boussole des politiques asiatiques
Au-delà des ventes de véhicules, la crise impose une révision en profondeur des stratégies nationales. En Corée du Sud, le président Lee Jae-myung a explicitement invoqué la guerre en Iran pour appeler à une transition rapide vers les renouvelables — et ce, en parallèle d’un plafonnement d’urgence des prix des carburants et d’un taux d’utilisation du nucléaire poussé à plus de 80 %.
Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE, s’attend à « une accélération de l’adoption des énergies renouvelables », les gouvernements percevant désormais le solaire et l’éolien à la fois comme des outils climatiques et des leviers de souveraineté énergétique nationale.
L’Indonésie accélère ses projets solaires et géothermiques ; le Vietnam a avancé de deux mois le déploiement de son éthanol E10, désormais prévu pour avril 2026 ; le Cambodge intègre l’exploration du nucléaire dans sa stratégie nationale. Les Philippines, la Thaïlande et l’Indonésie ont, de leur côté, toutes exprimé leur intention de se doter de capacités nucléaires d’ici les années 2030. À court terme, BMI (la branche de recherche de Fitch Solutions) note que le charbon reprend du terrain face au gaz dans les mix énergétiques régionaux — mais les renouvelables s’imposent comme la priorité stratégique de long terme.
Un changement qui pourrait survivre au conflit
Lors du Forum de Boao, l’envoyé spécial chinois pour le climat Liu Zhenmin a confié à Bloomberg que la guerre au Moyen-Orient a « convaincu le gouvernement, à tous les niveaux, d’accélérer la transition énergétique ». Une analyse de Politico observe que la vulnérabilité révélée par le conflit contraint les États à investir massivement dans le solaire, l’éolien et les ressources domestiques — une dynamique qui, selon les observateurs, pourrait bien se révéler irréversible, même si le détroit d’Ormuz venait à rouvrir.
En d’autres termes, la guerre en Iran pourrait avoir déclenché une transition énergétique que plus aucune paix ne sera en mesure d’arrêter.
