Les devises asiatiques ont entamé la semaine sur une note résolument positive. Lundi, la plupart des monnaies de la région se sont appréciées face à un dollar américain en recul, conséquence directe d’un bouleversement juridique et politique majeur aux États-Unis. La décision de la Cour suprême des États-Unis d’invalider les droits de douane d’urgence instaurés par Donald Trump, suivie de l’annonce d’un nouveau tarif mondial uniforme, a profondément modifié les anticipations des marchés.
Le peso philippin a mené la hausse, gagnant 0,9 % pour atteindre son niveau le plus élevé depuis fin septembre. Le ringgit malaisien a progressé de 0,4 %, tandis que le won sud-coréen, le baht thaïlandais et le dollar taïwanais ont tous avancé de plus de 0,3 %, selon Reuters. L’indice MSCI des devises des marchés émergents a, de son côté, augmenté de 0,24 %, évoluant juste en dessous de son record historique du 12 février.
Une refonte brutale du cadre tarifaire
À l’origine de ce mouvement, un arrêt rendu le 20 février par la Cour suprême, qui a jugé, par six voix contre trois, que les droits de douane massifs imposés par l’administration Trump en vertu de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) étaient illégaux. Dans son opinion majoritaire, le président de la Cour, John Roberts, a estimé que cette loi ne conférait pas au président le pouvoir d’imposer des tarifs douaniers, une prérogative relevant du Congrès.
En réaction, Donald Trump a invoqué la section 122 du Trade Act de 1974 pour annoncer un droit de douane mondial de remplacement de 10 %, rapidement relevé à 15 %, soit le plafond autorisé par la loi. Ces nouveaux prélèvements doivent entrer en vigueur le 24 février pour une durée de 150 jours, sauf prolongation décidée par le Congrès.
Pour l’Asie, cette réorganisation équivaut globalement à une baisse de l’exposition tarifaire. Les analystes de Barclays estiment qu’un taux uniforme de 15 % représenterait « un soulagement modeste » pour l’Inde et les économies de l’ASEAN, dont la Malaisie, la Thaïlande, l’Indonésie, les Philippines et le Vietnam. De leur côté, les économistes de Morgan Stanley calculent que le taux tarifaire moyen pondéré en Asie reculerait de 20 % à 17 %, tandis que les droits appliqués aux produits chinois passeraient de 32 % à 24 %.
La Chine, bénéficiaire inattendu
Dans ce nouveau paysage, la Chine apparaît comme l’un des grands gagnants relatifs. Capital Economics souligne que, même si Pékin reste confronté à des droits de douane supérieurs à ceux de ses voisins, « l’écart s’est nettement réduit ». Surtout, la décision de la Cour suprême a annulé un tarif additionnel de 10 % lié au fentanyl sur les produits chinois, abaissant encore le taux effectif.
Cette convergence tarifaire a des implications stratégiques majeures. Les analystes de MUFG notent que la réduction de l’écart entre la Chine et les autres exportateurs asiatiques diminue l’intérêt de contourner les droits de douane via des pays tiers. Les devises associées aux exportations et à la technologie — notamment le won coréen, le dollar taïwanais et le ringgit malaisien — devraient en bénéficier le plus.
Une accalmie fragile, sur fond d’incertitude juridique
Malgré l’optimisme ambiant, la prudence reste de mise. La section 122 du Trade Act, conçue dans les années 1970 pour répondre à des crises de balance des paiements, n’a jamais été utilisée auparavant pour instaurer des droits de douane. Plusieurs experts estiment qu’elle pourrait, à son tour, être contestée devant les tribunaux, d’autant que la Cour suprême a clairement rappelé que l’autorité tarifaire relève du Congrès.
« Le pic d’incertitude autour des tarifs et des tensions commerciales est probablement derrière nous », écrivent les économistes de Morgan Stanley dirigés par Chetan Ahya. Mais l’administration américaine a déjà indiqué qu’elle pourrait recourir aux sections 232 et 301 pour imposer de nouveaux droits, au terme d’enquêtes du département du Commerce, un processus qui pourrait s’étaler sur plusieurs mois. Jason Wong, stratège chez BNZ à Wellington, résume l’état d’esprit des marchés : « Avec autant de variables en jeu, ce n’est pas un environnement de trading simple ».
