Réserves de gaz en Europe : un plancher historique au seuil du printemps
L’Europe n’a jamais abordé le printemps dans une aussi mauvaise posture énergétique. Au 1er avril, les stocks souterrains de gaz du continent ne représentaient plus que 27,9 % de leur capacité totale, selon les données de Gas Infrastructure Europe. C’est un minimum absolu pour cette date dans l’histoire des relevés, et la tendance ne montre aucun signe d’inflexion : le continent continue de puiser dans ses réserves à des cadences dignes du mois de février.
La saison de chauffage 2025–2026 s’étire désormais sur 171 jours consécutifs, frôlant le record de 172 jours établi lors de l’hiver 2015–2016. Les météorologues annoncent un nouvel épisode de froid sur l’Europe centrale dans les prochains jours — ce qui devrait prolonger encore les prélèvements nets à l’échelle du continent.
Les Pays-Bas en état d’urgence gazière
La situation est particulièrement préoccupante aux Pays-Bas, où les réserves sont tombées à 4,6 % de capacité. Gasunie, le gestionnaire néerlandais du réseau de transport de gaz, avait averti dès la fin mars que deux sites de stockage majeurs seraient entièrement épuisés avant la fin du mois. L’opérateur avait également sonné l’alarme sur le manque d’appétit des entreprises à racheter du gaz dans ces conditions : « Les prix actuels ne donnent pas vraiment envie aux entreprises de commencer à acheter du gaz à temps », avait-il déclaré.
Un hiver qui a tout consommé
L’Europe avait pourtant abordé la saison froide avec des stocks à environ 83 % de capacité — soit douze points de moins que l’hiver précédent. La suite a été brutale : un hiver plus rigoureux que la normale a déclenché le rythme de prélèvements le plus soutenu depuis cinq ans, avec une moyenne d’environ 730 millions de mètres cubes prélevés par jour en janvier. Les importations de GNL n’ont couvert qu’une fraction de cette demande — moins de la moitié selon Bloomberg. Fin janvier, les stocks avaient déjà plongé à 44 %, bien en dessous de la moyenne décennale de 58 %.
Une décision réglementaire a aggravé la situation en amont. La Commission européenne avait assoupli son objectif d’entrée en hiver, abandonnant le seuil de 90 % de remplissage obligatoire. Le commissaire européen à l’Énergie, Dan Jørgensen, propose désormais de fixer la cible à 80 % pour 2026 — une économie estimée entre 5,7 et 8 milliards d’euros aux prix actuels, mais au prix d’une marge de sécurité réduite pour le continent.
Le conflit en Iran, détonateur de la crise mondiale du GNL
Le timing ne pouvait pas être plus défavorable. L’éclatement du conflit impliquant l’Iran, fin février, a entraîné la fermeture effective du détroit d’Ormuz, bloquant les exportations de gaz naturel liquéfié du Qatar et des Émirats arabes unis. Soit environ 20 % du commerce mondial de GNL qui a soudainement disparu des marchés, selon le groupe de réflexion Bruegel.
L’effet sur les prix a été immédiat et violent. Lors d’une réunion informelle des ministres de l’Énergie tenue le 1er avril, Dan Jørgensen a confirmé que les tarifs du gaz en Europe avaient bondi de près de 70 % depuis le début du conflit. Il a averti que même un retour à la paix ne suffirait pas à ramener les prix à leurs niveaux antérieurs avant un certain temps.
Une course contre la montre pour le remplissage estival
Dans ce contexte, la saison de reconstitution des stocks — qui débute traditionnellement au printemps — s’annonce éprouvante. Les acheteurs asiatiques rivalisent désormais avec l’Europe sur le marché spot du GNL, réduisant encore les volumes disponibles pour le vieux continent. Plusieurs analystes évoquent un choc énergétique d’une ampleur comparable aux crises pétrolières des années 1970.
Avec des réserves au plus bas, une offre mondiale comprimée et des prix à la hausse, l’Europe doit reconstituer ses stocks avant novembre dans des conditions de marché parmi les plus difficiles de son histoire récente. Le moindre retard ou imprévu climatique cet été pourrait compromettre la sécurité énergétique de dizaines de millions de ménages à l’entrée de l’hiver 2026–2027.
