Trois approches pour renforcer l’inclusion économique et sociale en Tunisie

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par Carine Clert,

Malgré un contexte difficile de transition politique et de crise économique aigue, la Tunisie de l’après 2011 a su courageusement installer les bases d’un dialogue social entre le Gouvernement et les partenaires sociaux et obtenir un consensus sur les grandes orientations du pays. S’agissant du défi clé de l’inclusion, le Contrat social de 2013 fait, par exemple, référence à la nécessité de mieux cibler les subventions afin de libérer de l’espace budgétaire pour des investissements sociaux, d’améliorer le ciblage et la couverture du programme de filet de sécurité – Programmes d’Aide aux Familles Nécessiteuses. De plus, le Plan Quinquennal 2016-20 a pour la première fois, un axe stratégique d’inclusion et inclut la vision de la construction d’un socle de protection sociale minimum pour tous.

Mais tant les chiffres que les réalités humaines de l’exclusion socioéconomique montrent qu’il faut à la fois aller plus loin et plus vite. Promouvoir l’inclusion socioéconomique exige l’amélioration des politiques favorables à la relance de la croissance et de l’investissement, la refonte des systèmes d’éducation, de santé et de l’enseignement supérieur. Néanmoins, en parallèle, une politique plus cohérente et efficace de protection et de promotion sociale, avec des outils de gestion plus solides et des programmes ciblés qui apportent des réponses concrètes, apparait également comme une nécessité urgente.

En Tunisie comme ailleurs dans le monde, l’exclusion et la fragilité ont plusieurs visages et j’ai pu en rencontrer certains lors de mes visites. Prenons par exemple l’histoire d’Anouar et du couple de Walid et Saida. Anouar, 17 ans et originaire de Jendouba, a quitté le lycée prématurément et occupe beaucoup de ses heures au café avec ses amis et vit de quelques trafics. Walid, 30 ans et sa femme Saida, 28 ans ont récemment emménagé chez leurs parents de Saida à Kairouan après avoir réussi leurs diplômes universitaires à Tunis. Après deux ans de chômage, ils ne peuvent plus financer leur logement. Ils ont deux enfants de 2 et 5 ans et sont inquiets : comment leur assurer leur avenir? Financer les frais de rentrée du plus âgé ? A quelles portes frapper pour obtenir nouvelle formation avec plus de chances de trouver un emploi dans la région, et comment la financer? Saida serait heureuse de pouvoir développer sa microentreprise de garde d’enfants suite à son diplôme d’assistance maternelle mais quelle garantie pourrait-elle donner pour obtenir un petit financement si elle arrive à développer sa microentreprise, et qui pourra s’occuper de ses enfants pendant qu’elle ira aux cours ?

Quels sont les pistes d’action ? Premièrement, l’approche d’inclusion économique – devrait être modernisée en aidant à la fois les jeunes et les entreprises. Le projet d’Inclusion économique pour les jeunes défavorisés, Moubadiroun est un exemple, porteur d’espoir et nous sommes privilégiés d’avoir pu appuyer le Gouvernement dans sa préparation. Approuvé par le Conseil de la Banque mondiale en septembre 2017 et en attente de ratification par le Parlement, le projet permettra une orientation claire pour des jeunes hommes découragés comme Anouar, une démarche de sensibilisation ira le chercher pour lui offrir un temps complet de prise de confiance et de suivi. Des appuis supplémentaires seront donnés à Saida pour la garde de ses enfants et une approche holistique pour la création de son petit business. Mais aussi les petites et moyennes entreprises dans les régions ou vivent Walid, Saida et Anouar seront aidées à croitre dans leurs investissements au sein de chaines de valeur bien spécifiques. Des bonus sur investissements pour les entreprises bénéficiaires seront accordés lorsqu’elles offriront des opportunités d’apprentissage pour les jeunes ciblés défavorisés.

Deuxièmement, les programmes d’assistance sociale doivent également innover pour mieux protéger les enfants et aider les familles à investir pour préserver ou augmenter leur capital humain et assurer leur avenir. L’expérience internationale de transferts monétaires aux familles pauvres et vulnérables, combinée avec la fourniture de services de bases de qualité (sante, éducation) a montré des résultats impressionnants en termes de diminution du décrochage scolaire, du travail des enfants ou de la nutrition. La Tunisie doit se choisir son approche. La Banque Mondiale est en tout cas prête à relever ce défi, et à travailler aux cotes de l’UNICEF et d’autres partenaires pour aider la Tunisie à développer une initiative innovante dans les délégations les plus défavorisées, et ce afin d’offrir une sécurité pour les enfants tels ceux de Saida et Walid.

Troisièmement, la Tunisie doit mieux connaitre ses citoyens pour mieux les servir au moyen d’un système d’information et de gestion sociale dynamique, transparent et inclusif. La plupart des pays comme le Brésil, les Philippines ou le Chili qui ont progressé dans le renforcement de la protection sociale se sont dotés d’un registre social. Les registres sociaux sont des systèmes d’information qui couvrent les processus de outreach, d’inscription et d’évaluation des besoins et des conditions socioéconomiques qui permettent de déterminer l’éligibilité potentielle d’individus et ou familles à différents programmes. Ils permettent d’appréhender la diversité des situations et les besoins de citoyens comme Saida ou Walid, en incluant des informations clés sur leur situation socioéconomique, mais aussi leur participation à différents programmes et suivre l’évolution de leur niveau de vulnérabilité ou d’insertion socioéconomique. Les avantage s’appliquent tant aux citoyens qu’aux prestataires de politique sociale. Pour les citoyens, les couts de transaction, déplacement et paperasse administratives sont moindres. Pour les prestataires publics, ils permettent de réduire les couts administratifs, les doublons et permettent de favoriser la synergie entre les programmes. En Tunisie, des premiers pas sont en cours, même si les retards d’exécution doivent être comblés. Une avancée plus permettrait au gouvernment d’améliorer et d’étendre la couverture des programmes sociaux.

Depuis la première décision en 2013, la Tunisie a déjà commencé l’actualisation du fichier des bénéficiaires des programmes de filet de sécurité sociaux comme le Programme des familles Nécessiteuses et celui des Carte de Soins de Santé a tarif réduit- tous désormais recouverts sous le nom de Amen Social.

Enfin, toute stratégie de réduction de la pauvreté et d’inclusion en Tunisie devra s’attaquer au renforcement de l’architecture institutionnelle, humaine et financière afin d’assurer sa performance et sa soutenabilité. Beaucoup de travail reste à faire mais la volonté y est.

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