Amel Karboul à Lapressenews : Les attentats du Bardo et de Sousse sont une chance de restructurer le tourisme tunisien

Amel Karboul, ministre du tourisme dans le gouvernement de transition, était de passage à Tunis. Lapressenews en a profité pour lui poser la question de l’heure : qu’est-ce qu’elle aurait fait après les attentats du Bardo et de Sousse si elle était ministre du Tourisme ?

Tout simplement, Amel Karboul répond : « J’aurais fait ce que je faisais quand j’étais ministre, c’est-à-dire persévérer dans la réforme structurelle. Parce que notre tourisme est en crise, avec ou sans les attentats, bien que ces attentats aient accentué la crise structurelle dans laquelle il se débat depuis bien longtemps ».

« La preuve, évoque-t-elle, quand j’ai parlé avec un bon hôtelier, et les bons hôteliers représentent dix à quinze pour cent du secteur tout au plus, il m’a dit que la saison, c’était plutôt bien passée pour son hôtel, bien que cette année, pour la première fois, il doive fermer pendant la basse saison. Il a convenu avec ses employés de leur assurer 80 % de leur salaire ».

« Même après la Révolution et avant les attentats, poursuit-elle, on sentait la crise dans le secteur et c’est bien la preuve que c’est une crise structurelle. Crise structurelle, c’est-à-dire que nous n’avons pas de produit. Le produit de masse est dépassé, ou alors valable uniquement pendant les quelques mois de l’été. La qualité du service dans le tourisme tunisien est au plus bas. Même ceux qui font les écoles du tourisme ne sont plus ceux qui ont choisi de s’y lancer avec un bon niveau. Et la manière de vendre le produit tunisien est, par ailleurs, des plus archaïques. Car il y a un lobby qui s’oppose à toute réforme. Moi quand je sais que certains hôteliers veulent qu’on efface leurs dettes ou qu’on les exonère de payer la CNSS, je suis révoltée. Je ne suis pas d’accord avec ce genre de décisions si elles sont prises sans aucun critère de qualité. A la limite, j’aiderais ceux qui offrent la top qualité, eux au moins, ils se sont vraiment battus pendant de longues années. D’autant plus qu’aujourd’hui, grâce à internet, c’est très facile d’avoir une idée précise sur la qualité d’un hôtel et plein de sites donnent une idée précise du standing et de la qualité des services. J’aurais à la limite aidé ceux qui assurent cette qualité et donnent une belle image de la Tunisie. Je n’aurais pas aidé tout le monde. J’ai aussi entendu dire que l’on va permettre aux hôteliers d’exploiter une partie de leur terrains, et ils ont de grands terrains autour de leurs hôtels, à y promouvoir des projets immobiliers. Là aussi je ne suis pas du tout d’accord. On va donner à ces gens l’occasion de gagner beaucoup d’argent au détriment de l’infrastructure hôtelière. J’aurais été d’accord si cela devait se faire avec des chaînes hôtelières internationales de renom, question d’implanter des résidences dédiées, voire des appart hôtels. Mais de la promotion immobilière au sens primaire du terme, je ne suis pas du tout d’accord ».
« Néanmoins, comme on dit à quelque chose malheur est bon, cette crise est peut-être une chance pour que les bons restent et que les mauvais partent, mais je ne suis pas très optimiste à court terme ».

« Par ailleurs, enchaîne Amel Karboul, la gestion du secteur en haut-lieu est assurée par une administration et des institutions très centralisées qui usent de moyens et méthodes archaïques, bien que dans ces structures on puisse rencontrer des gens innovants et enthousiastes ».

« Moi, quand j’ai pris le secteur en main en 2013, j’ai pris la stratégie tracée du temps de Slim Tlatli, alors ministre du Tourisme, que j’ai trouvée intéressante et j’ai commencé à l’appliquer.

Il est difficile dans l’immédiat de parler de court terme dans un pays où des touristes viennent d’être abattus sur la plage ou dans un musée. Il vaut mieux se taire et attaquer tout de suite le long terme, la réforme structurelle. Il faut faire le ménage et je ne vois pas qu’il est en train d’être fait, malheureusement.
Il faut vraiment profiter cette crise pour entamer les réformes et, j’avoue, ça va être douloureux ».

A la question si c’était à refaire ? Amel karboul répond : « Je dirais oui, même aujourd’hui. C’était une expérience fascinante. J’espère que j’ai pu donner quelque chose à mon pays. Je suis très attachée à la Tunisie et depuis le départ de Ben Ali et de sa diaspora, travailler pour mon pays me parle. Je suis d’ailleurs très active, notamment avec le Forum économique du Maghreb . Je n’en parle pas beaucoup dans la presse, je veux en parler après. Je préfère dire « j’ai fait » plutôt que « je vais faire ». J’ai envie de toucher de près tout ce qui est réforme économique à travers la société civile. On peut être un agent de changement en travaillant dans la société civile. On n’a pas besoin d’être dans le gouvernement pour être un agent de changement.

Juste après la Révolution, la politique a eu sa part de lion. Maintenant que la constitution et les institutions de la République sont en place, il est grand temps de s’attaquer à la réforme économique. Malheureusement, le Tunisien a une perception très négative de l’expression « réforme économique ».

Dans l’immédiat, je suis en plein dans la réforme économique. Créer une vision pour les trente ans à venir, car il n’y pas encore de vision pour la Tunisie. Parce que nos problèmes sont tellement structurels qu’on ne peut pas les résoudre en deux ou trois jours ».
Par : Lotfi Ben Sassi

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