Une expression du XVIe siècle du bon sens paysan signifiant l’illogisme. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le gouvernement actuel s’évertue à nous parler de moyens (les réformes) avant d’avoir fixé la finalité ultime (l’objectif majeur). Ce constat n’a rien de subjectif, ou si par hypothèse il l’était, il n’en serait pas moins collectivement partagé. Personnalités avisées, intellectuels avertis, de larges pans de l’opinion s’accordent à dire que ce gouvernement manque totalement d’une vision d’avenir!

Un autre modèle de développement alternatif à celui qui nous a précipités dans le mur ! Un autre devenir social et économique, fondement d’un nouveau «vivre ensemble». Mais c’est un peu comme l’Arlésienne, on en parle beaucoup mais on ne voit toujours rien venir. L’idée ici, n’est tant d’alimenter de vaines critiques stériles ou polémiques aux arrières pensées subtilement camouflées, mais plus modestement de contribuer à cette indispensable réflexion collective sur le nécessaire renouveau de notre substrat économique et sociale. Qu’est-ce à dire?

L’air du temps y est sûrement pour quelque chose. J’entends par là les idées dominantes, à l’échelle de la planète, qui imposent leurs verdicts et leurs solutions. Nous sommes à l’ère de la mondialisation triomphante et de la compétition de tous contre tous. Aussi n’est-il pas surprenant que ce gouvernement fasse siens les postulats que l’on retrouve partagés un peu partout.

Ce gouvernement semble avoir abouti au même diagnostic et par-là, à l’actualisation de la realpolitik : prolonger les logiques et les dynamiques du passé, mais sans la corruption et la prédation.

Autrement dit la pertinence du modèle ancien reste entière pour autant que l’on corrige à la marge ses principaux défauts: le népotisme et le favoritisme de la proximité au pouvoir, les arrangements protectionnistes et anti concurrentiels. Une évaluation somme toute partagée par les institutions financières internationales, mais aussi par les principales chancelleries!

Du coup et de manière quelque peu paradoxale, on constate que ce gouvernement a bel et bien une vision certes étriquée et réduite aux acquêts. Celle d’un système déjàusé mais qui,-somme toute-, serait sain, viable et salutaire (à une meilleure inclusion près)dont il faudrait régénérer les ressorts vertueux (une croissance plus robuste tirée par l’initiative privée) et activerles modalités correctrices (évacuer les rentes de situation, tirer plusd’avantagesdes flux mondiaux d’échanges de marchandises de services et de capitaux)….Le fameux hub!

Il y a donc bien un modèle de développement, -en quelque sorte-, par défaut et sans la dimension prospective qui sied à toute vision: Où en sera le pays dans deux ou trois décennies ! Autrement dit sont reconvoqués et reconduits l’ensemble des dispositifs (incitations, crédit, endettement) qui ont participé au mythe du miracle économique et du bon élève donné en exemple à tout le sous-continent.
Si l’on avait encore des doutes sur l’existence d’une vision fusse-t-elle limitée et surannée, il suffirait alors pour s’en convaincre de s’arrêter un instant, sur d’un côté, la cohorte de réformes envisagées qui porte indéniablement l’empreinte du modèle obsolète, puis de l’autre de revisiter le corpus langagier installé dans la note dite d’orientation plan stratégique 2016 – 2020.

Commençons par les réformes affublées du qualificatif « structurel », histoire de convaincre les plus sceptiques qu’il s’agit bien d’une rupture, d’un réel changement.Ces lois ne peuvent être lues et comprises séparément, mais dans le rapport étroit quasi fusionnel qu’elles entretiennent, les unes avec les autres. Trois lois donc: Code des investissements, loi sur la concurrence, loi sur les PPP, participent chacune à sa manière à l’ouverturede l’espace économiqueà de nouveaux horizons d’espérances attendus de gains (expression classique et consacrée). En clair des lois dont les effets conjugués produisentdes opportunités nouvelles élargissant le champdes anticipations positives des opérateurs. Un nouvel agencement donc qui modifie les rapports des détenteurs de capitaux (locaux ou étrangers) au marché local, au marché d’exportation, au marché des biens et services publics (utilities). Un agencement qui de surcroit accentue la rivalité interne entre les différents détenteurs de capitaux…du moins tel est le vœu pieux des initiateurs de ces lois…précédé (pas par un pur hasard) par la loi de réconciliation économique.

On le voit ces trois textes tout en répondant à des exigences internes n’en satisfont pas moins les recommandations appuyées les bailleurs de fonds incontournables pour raviver ce modèle. Le désengagement de l’Etat y est consacré. La régulation ultime se fera par le marché (une autre loi devrait modifier celle sur les faillites). D’autres dispositions devaient suivre comme une libéralisation du marché des changes. Mais à chaque jour suffit sa peine. Ces lois doivent d’abord être votées par un parlement quelque peu versatile!

Terminons donc par la terminologie retenue dans la note d’orientation. La sémantique comme son nom l’indique révèle le sens, la signification de ce que l’on conçoit et avance.

Pas moins de 13 fois le mot « Gouvernance » en 21 pages…vous savez ce nouveau terme à la mode qui peut tout autant signifier une moralisation des mœurs économiques (on n’est jamais très loin du prêche en ce pays) que l’adoption généralisée de normes draconiennes de gestion valables pour tous. En clair libéraliser l’espace public y compris dans les domaines des « biens publics », de l’éducation et de la santé, l’Etat n’étant plus seulement présumé inefficace, mais proprement inapte à conduire… ce changement dans la continuité qui n’ose pas dire son nom. On trouve aussi dans cette note nombre de poncifs qui avaient déjà cour sous l’ancien régime. La note sollicite une critériologie directement empruntée à la lexicologie du Forum de Davos. Vous savez tous ces classements biaisés, édités par l’omniscient« Doing Business » et autres laudateurs de la pensée unique qui dispensent de toute réflexion originale et féconde. Inutile d’enfoncer le clou, car il suffit de parcourir ces 21 pages pour se rendre compte à quel point il y a une ré-adoption quasi mimétique du modèle caduc (farci de ratios plus ou moins fantaisistes) qui a prévalu durant les dernières décennies, certes amendé et replâtré.

A vrai dire, plus personne n’est véritablement dupe, pas seulement l’intelligentsia mais aussi le petit peuple laborieux et son bon sens. La seule perspective qui est offerte à ce jour est tout bonnement celle de la reconduitedes tenants (la compétitivité) comme des aboutissants (la performance jugée à la seule aune de critères financiers)….

Mais alors la question se pose : Pour qui ce modèle ? Qui en tirera avantages de ce hub?

Pas un mot, bien entendu, sur le devenir agricole de plus de 15% de la population qui en vivent, sur la possible filière des bio-industries qui pourrait employer les vagues de jeunes sortant des filières médicale, biologique, et plus généralement scientifiques ! Pas de stratégie s’agissant des énergies nouvelles, d’un plan soleil, d’un plan eau…

A vrai dire le vide sidéral en matière de réflexion sur la nécessaire mutation technologique et économique est comblé par la fiction illusoire d’une croissance plus forte (de tout et de n’importe quoi). Une chimère allégorique… ce fétichisme de la croissance, certes à puissante charge suggestive qui continue à faire des ravages en faisant croire à son équivalence avec un véritable développement.

Mais au fait, il faudrait aussi éviter l’illogisme de pure forme. Pendant que le ministère du développement révélait le contenu de sa note d’orientation stratégique, la 6e revue de l’accord de stand-by du FMI travaillait sur des hypothèses chiffrées fournies par le ministère des finances en totale contradiction avec celles mises en avant dans la note. Un autre couac révélateur !
Un brin de coordination ministérielle, à défaut de forte cohésiondu gouvernent ne serait pas de trop!

Hédi Sraieb
Docteur d’Etat en économie du développement
leaders.com.tn

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