Le conflit qui a débuté en février 2026 continue d’imposer de lourds coûts économiques au Moyen-Orient, à l’Afrique du Nord, à l’Afghanistan et au Pakistan (MENAAP). Dans son dernier bulletin économique pour la région, publié le 6 octobre 2026 à Washington, le Groupe de la Banque mondiale dresse un constat sévère : la production régionale devrait se contracter de 2,1 % en moyenne en 2026, après une expansion de 3,3 % en 2025.
Intitulé « Combler les fossés, saisir les opportunités : l’intelligence artificielle, les emplois et la croissance », le rapport ne s’arrête pas au choc immédiat. Il souligne que, même si le conflit ralentit la croissance, de nouvelles opportunités continuent d’apparaître, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle, qui pourrait accroître la productivité dans jusqu’à 20 % des emplois de la région.
Un choc qui dépasse largement l’énergie
Les répercussions ne se limitent pas au secteur énergétique. Elles ébranlent le tourisme, l’aviation et la logistique, tandis qu’une grande incertitude pèse sur les marchés financiers et mine la confiance des entreprises.
Le Golfe plus durement touché, les importateurs relativement épargnés
Contrairement aux chocs énergétiques précédents, qui profitaient généralement aux exportateurs de pétrole, la fermeture du détroit d’Ormuz a fait payer un tribut plus lourd aux pays exportateurs du Golfe. La baisse des volumes d’exportation se traduit par des pertes substantielles de production et de recettes publiques. Les économies du Conseil de coopération du Golfe (CCG) devraient se contracter de 4,3 % en moyenne.
En revanche, les pays importateurs de pétrole de la région sont restés relativement résilients, avec une croissance projetée à 4,3 % en 2026, contre 3,9 % en 2025. Ce renversement inhabituel mérite l’attention des économies importatrices d’énergie de la région, Tunisie comprise.
Inflation et pauvreté : des fragilités qui s’aggravent
Les pressions inflationnistes s’intensifient dans une grande partie de la région, principalement sous l’effet de la hausse des prix alimentaires. Les perturbations du transport maritime renchérissent les importations et mettent à rude épreuve les chaînes d’approvisionnement.
Dans les économies fragiles et touchées par les conflits, le choc aggrave des vulnérabilités de longue date. La pauvreté s’y concentre de plus en plus, et la région MENAAP reste la seule au monde où les niveaux de pauvreté ont augmenté au cours des 10 dernières années, alors qu’ils reculaient partout ailleurs.
2027 : un rebond possible, mais pas garanti
Si le conflit s’atténue d’ici la fin 2026, la croissance régionale hors Iran devrait rebondir à 7,8 % en 2027, portée principalement par la reprise de la production et des exportations d’hydrocarbures. Une reprise n’est toutefois pas garantie et nécessitera des efforts soutenus de la part des autorités. Les infrastructures endommagées, les investissements différés et l’épuisement des marges budgétaires pourraient continuer à peser sur la croissance bien après que le choc immédiat se sera dissipé.
Ousmane Dione, vice-président de la Banque mondiale pour le MENAAP, fixe les priorités :
« Protéger les ménages vulnérables, restaurer les capacités productives et investir dans des infrastructures énergétiques et de transport plus résilientes seront des priorités essentielles pour éviter qu’un choc temporaire ne laisse des séquelles durables sur le capital humain, les perspectives de croissance et le niveau de vie. Les pays qui parviendront à renforcer leur résilience et leurs capacités dès maintenant seront bien positionnés pour tirer parti des opportunités de demain, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle. »
L’intelligence artificielle, une seconde transformation
Alors que les décideurs politiques font face aux conséquences immédiates du conflit et des perturbations économiques, la région doit également se préparer à une deuxième transformation, de plus long terme : la montée en puissance de l’intelligence artificielle. La région connaît ainsi non pas une, mais plusieurs transformations qui se déploient à des vitesses différentes, selon le rapport.
L’effet principal de l’IA dans la région MENAAP sera vraisemblablement l’augmentation de la productivité plutôt que des pertes d’emplois dues à l’automatisation. Moins de 10 % des emplois de la région sont exposés à un risque d’automatisation à court terme, tandis qu’entre 13 et 20 % présentent un potentiel d’augmentation significatif, permettant d’accroître la productivité des travailleurs et des entreprises capables d’utiliser ces outils efficacement.
Des lacunes structurelles à combler
Concrétiser cette promesse suppose toutefois de combler plusieurs lacunes : la sous-représentation des langues et des données de la région dans les systèmes d’IA mondiaux, la faible utilisation des outils d’IA et le déficit de capital fondateur, à la fois en capital humain et en infrastructures. Le faible dynamisme du secteur privé constitue aussi un frein important.
Roberta Gatti, économiste en chef du Groupe de la Banque mondiale pour le MENAAP, résume l’enjeu :
« La question n’est pas de savoir si l’IA jouera un rôle dans l’avenir de la région, mais si les pays peuvent développer les compétences, les infrastructures et les institutions nécessaires pour en tirer parti. La diversité de la région constitue un avantage. La capacité informatique du Golfe, la richesse linguistique de la région et les talents que recèlent les économies à revenu intermédiaire créent ensemble la possibilité de poser les bases d’un écosystème régional d’IA. »
La coopération régionale comme levier
Le rapport présente la collaboration régionale dans le domaine de l’IA comme une opportunité majeure. Les pays leaders, comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, peuvent partager leur expérience dans le développement de modèles et la gouvernance. Les pays à revenu intermédiaire apportent talents et données locales. Quant aux économies plus vulnérables, elles peuvent adopter la « petite IA » — des outils pas chers, conçus pour fonctionner sur des appareils mobiles basiques — afin d’améliorer les services de base et de soutenir les entreprises locales.
