La Banque Centrale de Tunisie (BCT) ne considère plus le climat comme un sujet périphérique de la supervision bancaire. Sous l’impulsion de son gouverneur, Fethi Zouhaier Nouri, elle officialise sa feuille de route pour le verdissement du système financier à l’horizon 2030. Son objectif est double : prémunir les banques contre les chocs climatiques et mobiliser les capitaux au service d’une économie durable.
Quatre piliers pour reconfigurer le système financier
La stratégie repose sur quatre axes complémentaires. Chacun répond à une faiblesse précise du dispositif actuel.
Un cadre réglementaire pour mesurer les risques climatiques
Le premier pilier encadre la manière dont les banques identifient, mesurent et gèrent leur exposition aux risques climatiques. Les établissements devront intégrer ces paramètres à leur gestion des risques, au lieu de les traiter comme une démarche volontaire.
Un reporting harmonisé pour comparer ce qui est comparable
Le deuxième pilier vise l’harmonisation des exigences de reporting. Sans méthodes communes, les données publiées par les banques restent difficiles à comparer, et donc à exploiter par le régulateur comme par les investisseurs. Un référentiel partagé permet de rendre ces informations lisibles et auditables.
Des instruments de finance verte pour financer la transition
Le troisième pilier porte sur le développement d’instruments de finance verte. La protection du secteur bancaire ne suffit pas : la BCT entend aussi faire du système financier un levier de financement de la transition, en orientant le crédit et l’épargne vers les projets durables.
Un pilotage rigoureux pour tenir le calendrier
Le quatrième pilier concerne le pilotage de la transition. Une feuille de route à l’horizon 2030 ne vaut que si son avancement est suivi et ajusté dans la durée, ce que ce volet est censé garantir.
Sécheresse, inondations, carbone : le double front de la vulnérabilité
L’urgence tient à la nature même des risques. Les risques physiques, comme la sécheresse et les inondations, peuvent dégrader la solvabilité des emprunteurs et la valeur des actifs détenus par les banques. Les risques de transition, eux, découlent des changements de politiques et de marchés, au premier rang desquels le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) de l’Union européenne.
Pour un pays dont les échanges commerciaux sont fortement tournés vers l’Europe, ce dernier point est stratégique. Le MACF, entré dans son régime définitif en 2026 après une phase transitoire, vise des secteurs industriels à forte intensité carbone. Les exportateurs concernés devront prouver et réduire leur empreinte, et les banques qui les financent seront exposées à ce risque.
De l’option ESG à la gouvernance : un changement de statut
Le message du régulateur est clair : l’intégration des paramètres climatiques n’est plus une option « ESG » que les banques adoptent selon leur sensibilité. Elle devient un levier incontournable de gouvernance et de résilience macro-financière.
Cette évolution place la Tunisie dans un mouvement international où les banques centrales intègrent le climat à leur mission de stabilité financière. Pour les banques tunisiennes, l’enjeu des prochaines années sera de transformer ces principes en pratiques : outils de mesure, données fiables et politiques de crédit adaptées. C’est de cette exécution que dépendra l’efficacité de la feuille de route 2030.
