Un détroit d’Ormuz sous haute tension : l’approvisionnement mondial grippé
Le secteur de l’énergie traverse sa zone de turbulences la plus sévère depuis quatre ans. Lors de la conférence CERAWeek ce 24 mars, Wael Sawan, PDG de Shell, a tiré la sonnette d’alarme : des pénuries de carburant pourraient frapper l’Europe dès le mois d’avril. En cause, l’arrêt quasi total du trafic commercial dans le détroit d’Ormuz, point de passage névralgique par lequel transitent habituellement 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial.
Depuis la fin février, les actions ciblées du Corps des Gardiens de la révolution islamique iranien ont réduit le passage à un simple filet. Cette paralysie intervient alors que les stocks européens sont au plus bas : au 20 mars, les réserves de l’UE n’affichaient que 28,5 % de leur capacité, avec des situations alarmantes aux Pays-Bas (6,8 %) et en Allemagne (21,9 %).
QatarEnergy : un coup d’arrêt historique aux exportations de GNL
Le géant QatarEnergy a officiellement décrété l’état de force majeure sur ses contrats de long terme avec l’Italie, la Belgique, la Corée du Sud et la Chine. Cette décision fait suite à des frappes de missiles sur les installations stratégiques de Ras Laffan, amputant la capacité d’exportation du pays de 17 %.
Le constat de Saad al-Kaabi, PDG du groupe, est sans appel : la remise en service de deux des quatorze « trains » de liquéfaction pourrait nécessiter trois à cinq ans. Ce sont ainsi 12,8 millions de tonnes de GNL qui manqueront annuellement à l’appel. « La reprise de la production est conditionnée à l’arrêt total des hostilités », a-t-il précisé.
Marchés financiers : l’envolée du prix du gaz
La réaction des marchés ne s’est pas fait attendre. Depuis le déclenchement du conflit le 28 février, les prix du gaz en Europe ont bondi de plus de 85 %. Le TTF néerlandais, plateforme de référence, a franchi le cap des 70 € par mégawattheure, un sommet inédit depuis début 2023.
Face à cette surchauffe, la Commission européenne a revu ses exigences à la baisse, invitant les États membres à viser un objectif de remplissage des stocks de 80 % au lieu de 90 % pour limiter la pression spéculative durant l’été.
Rationnement et « tourisme du carburant » : les premiers signes de détresse
La solidarité européenne est mise à l’épreuve. La Slovénie est devenue le premier pays de l’UE à instaurer un rationnement strict : 50 litres par jour pour les particuliers et 200 litres pour les entreprises, sous surveillance militaire. Cette mesure radicale vise à contrer le « tourisme du carburant » massif en provenance d’Autriche.
En Allemagne, la ministre de l’Économie Katherina Reiche prévient que des pénuries réelles pourraient survenir en mai. Selon l’Atlantic Council, même en cas de cessez-le-feu immédiat, le retour à la normale prendrait des mois. Dans un contexte de sortie accélérée du gaz russe (horizon 2027), l’Europe s’apprête à livrer une bataille commerciale féroce contre les acheteurs asiatiques pour sécuriser les rares cargaisons disponibles avant l’hiver prochain.
