Un basculement inédit sur le marché obligataire
Les investisseurs internationaux viennent d’acter un renversement que peu auraient jugé plausible il y a une décennie. La Grèce lève désormais de la dette à 10 ans autour de 4,28 %, contre environ 4,50 % pour la France, selon des données rapportées par Euronews. L’écart est modeste sur le papier, mais il est chargé de sens : en mars 2012, en pleine crise de la dette souveraine, Athènes était purement et simplement exclue des marchés, avec des taux frôlant 40 %, pendant que Paris se finançait à moins de 3 %.
Ce n’est pas la taille des deux économies qui s’est inversée — la France reste une puissance bien plus vaste que la Grèce — mais bien la confiance que les marchés accordent à leurs trajectoires budgétaires respectives.
Deux trajectoires budgétaires qui se sont croisées
Côté grec, l’effort de redressement porte ses fruits. La dette publique, certes toujours l’une des plus lourdes d’Europe à 143,5 % du PIB, a reculé de 9,4 points en un an, et la Commission européenne anticipe un recul supplémentaire à 134,4 % d’ici 2027. Le pays a clôturé l’exercice précédent sur un excédent budgétaire de 1,7 % du PIB, porté par une croissance proche de 2 %.
La France évolue à contre-courant. Son déficit a atteint 5,1 % du PIB l’an dernier, et le gouvernement a dû revoir ses ambitions à la baisse : le 11 septembre, le ministre des Finances Roland Lescure a divisé par deux la prévision de croissance pour 2026, ramenée à 0,5 %, entraînant l’abandon de l’objectif de déficit à 5 % sur lequel le budget avait été bâti. L’INSEE se montre plus pessimiste encore, avec une prévision de croissance de 0,4 %, faisant de la France la seule grande économie avancée dont la croissance devrait ralentir cette année.
La structure de la dette, un avantage décisif pour Athènes
Au-delà des flux budgétaires, c’est la nature même de la dette grecque qui la protège. L’essentiel est détenu par des institutions publiques européennes, à taux fixes concessionnels et sur des maturités longues — plus de 18 ans en moyenne —, pour un coût annuel du service de la dette limité à 1,94 %. La France, elle, doit sans cesse refinancer des obligations arrivant à échéance aux conditions de marché actuelles, nettement plus onéreuses. Résultat : sa charge d’intérêts devrait atteindre 65 milliards d’euros cette année, soit environ 4,5 milliards de plus que ce que prévoyait le budget initial — un poste de dépense qui pèse désormais parmi les plus lourds de l’État.
Les marchés commencent à sanctionner Paris
Le signal ne vient pas seulement des taux. Morgan Stanley a conseillé à ses clients de parier à la baisse sur la dette souveraine française et belge, jugeant insuffisants les efforts de consolidation budgétaire des deux pays. La France prévoit d’émettre 310 milliards d’euros d’obligations à moyen et long terme cette année, contre seulement 8 milliards pour la Grèce — un volume qui accentue la pression sur les taux français. L’écart entre les rendements français et allemands à 10 ans s’est élargi à environ 0,9 point de pourcentage, son plus haut niveau depuis la crise de la dette de la zone euro.
Les mises en garde se multiplient dans le débat public. Lors d’une conférence à Monaco le 11 septembre, l’économiste Jean-Pierre Petit a évoqué le risque d’un scénario à l’argentine pour la France, mêlant explosion de la dette, blocage politique et déclin économique durable, avec une dette publique pouvant approcher 130 % du PIB d’ici 2030. Dans Le Figaro, le chroniqueur Renaud Girard a été plus incisif encore, pointant que Paris emprunte désormais plus cher que le Portugal, l’Espagne, la Grèce et l’Italie réunis.
Un signal d’alarme, pas un scénario de défaut
Aucun observateur sérieux n’envisage un défaut de paiement français à court terme. Paris dispose de marchés de capitaux profonds, d’une épargne intérieure abondante et d’une note de crédit qui reste supérieure de plusieurs crans à celle d’Athènes. Mais la trajectoire inquiète : la fragmentation du Parlement et l’approche de l’élection présidentielle du printemps prochain compliquent la prise de décision budgétaire, pendant que la Grèce — longtemps classée en catégorie spéculative — a retrouvé des notes investment grade avec perspectives stables auprès des trois grandes agences.
La Cour des comptes a averti que la charge d’intérêts française pourrait approcher 100 milliards d’euros d’ici 2029. L’OCDE, de son côté, estime que sans inflexion de politique budgétaire, la dette publique française pourrait dériver vers 200 % du PIB à l’horizon 2050 — un chiffre qui, à lui seul, explique pourquoi les marchés regardent désormais Paris avec la même vigilance qu’ils réservaient autrefois à Athènes.



