Fethi Nouri (BCT) plaide pour la coopération monétaire OCI

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Au forum des banques centrales de l'OCI-COMCEC à Istanbul, le gouverneur de la BCT a plaidé pour transformer la coopération monétaire en véritable rempart contre les chocs géopolitiques. Un discours nourri par l'expérience tunisienne : déficit énergétique alourdi, sécurité alimentaire exposée, mais inflation ramenée à 5,1 %.

À Istanbul, le gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie a livré un plaidoyer sans détour : dans un monde qui se fragmente, la coopération monétaire n’est plus une option diplomatique, mais un outil de résilience économique. Fethi Zouhaier Nouri s’exprimait les 13 et 14 septembre 2026 devant la 8ᵉ réunion du Forum des banques centrales de l’OCI-COMCEC, organisée par la Banque centrale de la République de Turquie et le Bureau de coordination du COMCEC, l’instance économique et commerciale de l’Organisation de la Coopération Islamique.

Un forum consacré aux chocs géopolitiques et à la résilience macroéconomique

Le thème retenu pour cette édition résume à lui seul l’urgence du moment : “Chocs géopolitiques et résilience macroéconomique : les réponses de politique monétaire face à la fragmentation de l’économie mondiale”. Gouverneurs et représentants des banques centrales membres ont confronté leurs lectures des risques pesant sur la stabilité macroéconomique et cherché les moyens de mutualiser leurs réponses face à des secousses mondiales de plus en plus rapprochées et imbriquées les unes dans les autres.

Devant cette assemblée, cité par un communiqué de la BCT, Nouri a résumé sa thèse centrale : “dans un monde qui se fragmente, la réponse ne doit pas être davantage de fragmentation, mais plutôt davantage de coopération”.

La géopolitique, nouvelle variable structurelle des politiques monétaires

Le gouverneur a insisté sur un basculement : la géopolitique n’est plus une donnée extérieure aux modèles économiques, elle s’y infiltre directement. Elle traverse les balances des paiements, ronge les réserves de change, déforme les anticipations d’inflation et grippe les chaînes d’approvisionnement. Pour la plupart des économies, ce transfert emprunte trois canaux précis : l’énergie, l’alimentation et le financement extérieur.

Nouri a chiffré la mécanique de contagion. Une hausse de 10 % du prix du pétrole d’origine géopolitique entraîne dans son sillage une progression de 7 % du gaz naturel et de 5,4 % des engrais — deux variables qui se répercutent, quelques mois plus tard, sur le coût de l’électricité, le prix du pain et le rendement de la récolte suivante.

Cette contagion ne touche pas tous les pays avec la même intensité. Le gouverneur a cité les estimations du FMI : deux dixièmes de point de croissance perdus cette année pour les économies avancées, contre un demi-point pour les pays à faible revenu importateurs de matières premières. Un même choc mondial coûte donc deux fois et demie plus cher aux économies les plus vulnérables.

La Tunisie, cas d’école d’une vulnérabilité importée

Nouri a puisé dans les chiffres tunisiens pour illustrer son propos. À fin juin 2026, le déficit énergétique du pays atteignait près de sept milliards de dinars, en hausse de 35 % sur un an, dans un contexte où le prix du baril a progressé de quatorze dollars en douze mois sous l’effet des tensions au Moyen-Orient. Sur le front alimentaire, le gouverneur a rappelé qu’en 2022, 55 % du blé importé par la Tunisie provenait de Russie et d’Ukraine.

“La Tunisie n’est partie à aucun conflit. Mais notre sécurité alimentaire en dépendait”, a-t-il résumé, invitant à repenser la notion d’exposition géopolitique : elle ne se mesure plus en kilomètres de distance avec un foyer de crise, mais en nombre de canaux économiques qui relient un pays aux conséquences de cette crise.

Autre constat du gouverneur : les crises ne se succèdent plus, elles se superposent. Choc énergétique et choc alimentaire, risque géopolitique et risque climatique, fragmentation commerciale et durcissement financier surviennent désormais avant même que les marges de manœuvre consommées par la crise précédente aient eu le temps de se reconstituer. “Il ne s’agit plus seulement de savoir absorber un choc. Il faut être capable de voir venir le suivant”, a-t-il averti.

Vers une nouvelle génération de gouverneurs de banques centrales

Ce contexte redéfinit selon Nouri le métier même de banquier central. Il a relevé que les investisseurs internationaux scrutent désormais le prix du baril, les déficits budgétaires et le niveau des dettes publiques avec une attention au moins égale à celle qu’ils portent au taux d’inflation.

D’où son appel à une nouvelle génération de gouverneurs : des profils capables d’embrasser l’ensemble du champ macroéconomique — monétaire, budgétaire, énergétique et financier — et dont la parole pèse dans le débat économique avec une autorité comparable à celle des ministres des finances. Une évolution qu’il présente non pas comme une remise en cause de l’indépendance des banques centrales, mais comme son prolongement naturel : on ne peut pas durablement maîtriser les prix en ignorant la dette publique, l’énergie et les conditions de financement extérieur.

Le bilan tunisien : désinflation, stabilité et réserves de change

Nouri a adossé son discours à un bilan chiffré. L’inflation tunisienne est revenue de plus de 10 % au début de 2023 à 5,1 % aujourd’hui, le taux directeur est maintenu à 7 %, le taux de change reste stable et les réserves de change couvrent désormais près de cent jours d’importations.

“La crédibilité est le premier actif d’une banque centrale. Elle se construit lentement, elle se protège chaque jour, elle peut se perdre rapidement. Aucune ligne de liquidité ne remplace une crédibilité perdue”, a-t-il rappelé — une formule qui résume la doctrine défendue par la BCT depuis le pic inflationniste de 2023.

Cinq leviers pour renforcer la coopération monétaire entre pays membres

Le gouverneur a situé son propos à l’échelle du bloc OCI-COMCEC : cinquante-sept États membres, près du quart de l’humanité, plus de 1 800 milliards de dollars de réserves cumulées — mais un commerce intra-communautaire qui ne représente encore qu’environ 20 % du total. Un chiffre qu’il qualifie “moins de faiblesse que de potentiel”.

Pour transformer ce potentiel en filet de sécurité collectif, Nouri a avancé quatre pistes concrètes : la mise en place de dispositifs d’alerte précoce et de tests de résistance communs ; l’accélération de l’interopérabilité des systèmes de paiement entre pays membres ; le développement progressif du règlement des échanges en monnaies locales, en s’appuyant d’abord sur des corridors bilatéraux adossés à des flux commerciaux réels ; et la construction de mécanismes de liquidité mutualisés entre banques centrales membres.

Reste à savoir si ces propositions, formulées dans un forum diplomatique, se traduiront par des accords opérationnels. Le pari de Nouri est que la fragmentation géopolitique, précisément parce qu’elle frappe plus durement les économies les moins armées, pourrait accélérer une coopération monétaire jusqu’ici restée en deçà du potentiel économique du bloc OCI-COMCEC.

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