Un mois avant son entrée en vigueur, le crédit sur l’honneur commence déjà à faire parler dans les agences bancaires. À partir du 1er octobre 2026, les établissements financiers tunisiens ouvriront les guichets — numériques, cette fois — d’un mécanisme sans équivalent dans le paysage bancaire local : un prêt à taux zéro, sans garantie à fournir, destiné à ceux que le système a longtemps laissés à la porte. Les textes qui l’encadrent sont désormais tous en place.
L’idée n’est pas nouvelle, mais son application l’est. Pour une partie non négligeable des Tunisiens, décrocher un crédit suppose aujourd’hui de présenter des garanties qu’ils n’ont tout simplement pas. Le nouveau dispositif entend changer la donne, avec un objectif à deux volets : ouvrir l’accès au financement et, à travers lui, ramener vers le système bancaire une population qui s’en tient traditionnellement éloignée.
Trois textes pour verrouiller le dispositif
Tout part de la loi n°41 de 2024, promulguée en août de cette année-là. Il aura fallu près de deux ans pour qu’elle prenne sa forme opérationnelle, avec le décret n°2026-148 du 23 juillet 2026, publié au Journal officiel (JORT), qui pose noir sur blanc les conditions et critères d’octroi des micro-financements sur l’honneur. Dernier maillon en date : la circulaire 8-2026 de la Banque centrale de Tunisie (BCT), datée du 1er septembre 2026, qui indique aux banques la marche à suivre pour instruire les demandes.
Zéro intérêt, zéro garantie, zéro frais
Sur le papier, l’offre tranche nettement avec les standards du crédit bancaire classique : pas d’intérêts, pas de garantie exigée, pas de commissions ni de frais de dossier. Le remboursement, lui, s’étale sur une durée pouvant atteindre deux ans, avec en prime une période de grâce de six mois avant que les premières échéances ne tombent.
Reste à financer la mesure. La loi met ici les banques à contribution : elles devront consacrer au moins 8 % de leurs bénéfices de l’exercice précédent à cette ligne de crédit. Rapporté aux résultats 2025, cela représente environ 120 millions de dinars, selon les calculs de l’expert-comptable Sofiène Werimi — une enveloppe destinée aussi bien aux particuliers qu’aux entreprises.
Des plafonds qui varient selon le profil du demandeur
Le montant accordé dépendra du profil de l’emprunteur : jusqu’à 5 000 dinars pour un particulier, 10 000 dinars pour une PME, et 25 000 dinars pour une société communautaire. Pour éviter les files d’attente aux guichets et fluidifier le traitement des dossiers, toutes les demandes transiteront par une plateforme numérique dédiée, elle aussi programmée pour le 1er octobre 2026.
Un même chiffre, deux lectures
Interrogés par l’agence TAP, deux spécialistes du secteur bancaire ne voient pas ce dispositif du même œil. Pour Mohamed Nkhili, le crédit sur l’honneur a un vrai potentiel de levier. Il rappelle qu’en Tunisie, à peine 36 % de la population a accès aux services bancaires — « faible », dit-il, face à des pays où ce taux frôle les 100 %. À ses yeux, la perspective d’obtenir un prêt sans intérêt pourrait suffire à convaincre une partie des Tunisiens qui vivent encore essentiellement en espèces d’ouvrir enfin un compte, condition sine qua non pour déposer une demande — qu’ils soient particuliers ou opérateurs du secteur informel.
Sofiène Werimi tempère nettement cet optimisme. Deux raisons à cela, explique-t-il : les banques n’abandonneront pas pour autant leurs critères de prudence et continueront de vérifier la capacité de remboursement de chaque emprunteur ; et surtout, l’enveloppe disponible — plafonnée à 8 % des bénéfices — bornera mécaniquement le nombre de prêts accordés. Son estimation : 12 000 bénéficiaires tout au plus. Un volume qu’il juge trop modeste pour changer réellement la donne en matière d’inclusion financière.
Wassim, la moto et la case qui ne coche pas
L’histoire de Wassim Sebaï dit peut-être mieux que les statistiques où le dispositif peut buter. Employé dans une épicerie du Bardo, ce trentenaire voyait dans le crédit sur l’honneur un moyen d’acheter une moto — environ 3 500 dinars — pour se lancer dans la livraison et arrondir ses fins de mois. Sans compte bancaire, il était prêt à en ouvrir un rien que pour ça, après s’être renseigné sur les conditions d’accès et avoir écarté d’emblée les microcrédits classiques, dont les taux lui paraissaient hors de portée.
Sa demande s’est arrêtée net : considéré comme travailleur journalier, il n’entre tout simplement pas dans les cases prévues par le dispositif. Une situation qui résume, en creux, une contradiction que le crédit sur l’honneur devra apprendre à gérer — censé s’adresser en priorité aux exclus du système bancaire, il pourrait laisser de côté une partie des travailleurs les plus précaires, faute de statut éligible.
Ce que disent vraiment les chiffres
Les données de la BCT donnent la mesure du chemin parcouru — et de celui qu’il reste à faire. Selon son rapport de supervision bancaire 2024, le nombre de comptes bancaires en Tunisie n’a progressé que de 1,6 % par an entre 2020 et 2024, pour atteindre 10,6 millions fin 2024. Une croissance poussive, qui reflète des politiques bancaires encore largement tournées vers les salariés, les commerçants et les chefs d’entreprise, au détriment du reste de la population.
La Banque mondiale, de son côté, chiffrait en 2024 à seulement 37 % la part des Tunisiens détenant un compte dans un établissement financier — 29 % chez les femmes, 32 % chez les foyers à faibles revenus. C’est à l’aune de ces écarts que se jugera, dans les mois qui viennent, l’impact réel du crédit sur l’honneur.
