L’endettement européen reprend sa marche en avant
La parenthèse semblait s’ouvrir depuis 2024. Elle se referme déjà. Selon les derniers chiffres publiés par Eurostat, la dette publique cumulée des vingt-sept États membres de l’Union européenne s’est établie à 82,9 % du produit intérieur brut au premier trimestre 2026, contre 81,8 % le trimestre précédent — soit une progression de 1,1 point en trois mois. Dans la seule zone euro, où la contrainte budgétaire est en théorie plus stricte, le ratio grimpe même à 88,9 % du PIB.
En valeur absolue, la trajectoire est tout aussi parlante. Le stock de dette publique de l’UE, encore contenu sous la barre des 14 000 milliards d’euros fin 2023, avait déjà atteint 14 827 milliards au premier trimestre 2025. Il dépasse désormais 15 704 milliards d’euros un an plus tard — une hausse de près de 900 milliards en douze mois, alimentée à la fois par de nouveaux emprunts et par le service d’une dette elle-même de plus en plus coûteuse à refinancer.
Six États au-dessus du seuil critique des 90 %
Le Pacte de stabilité et de croissance, révisé en 2024, fixe toujours à 90 % du PIB le niveau au-delà duquel un État est soumis à une trajectoire d’ajustement budgétaire renforcée. Six pays de l’Union dépassent aujourd’hui ce seuil, et l’écart avec le reste du bloc ne cesse de se creuser.
En tête, la Grèce affiche un ratio de 143,5 % du PIB, de loin le plus élevé de l’Union — un niveau qui reste hérité de la crise de la dette souveraine du début des années 2010, malgré plus d’une décennie d’ajustement structurel. L’Italie suit avec 138,9 %, et la France ferme le podium à 117,6 %. Viennent ensuite la Belgique (109,1 %), l’Espagne (101,6 %) et le Portugal (91,0 %), seul pays du groupe à évoluer désormais tout juste au-dessus du seuil réglementaire.
À l’autre extrémité, des économies structurellement peu endettées
Le contraste est frappant avec le bas du classement. L’Estonie affiche la dette publique la plus faible de l’Union, à 25,2 % du PIB, devant le Danemark (26,8 %), la Bulgarie (28,5 %) et le Luxembourg (29,2 %). Ces économies partagent des trajectoires budgétaires prudentes de longue date, souvent adossées à des excédents primaires récurrents ou à une fiscalité conçue pour limiter le recours à l’emprunt.
Il est utile ici de rappeler une distinction souvent brouillée dans le débat public : la dette publique mesure le stock cumulé des emprunts en cours de l’État et des administrations publiques, tandis que le déficit public désigne le solde annuel entre recettes et dépenses. Un pays peut donc afficher un déficit contenu une année donnée tout en portant un stock de dette élevé, hérité de décennies antérieures — c’est précisément le cas de la Grèce ou de l’Italie.
Deux chocs, une même cicatrice : 2008 et 2020
Pour comprendre le niveau actuel d’endettement, il faut remonter à la crise financière de 2008. Avant cette date, le ratio moyen de dette publique dans l’UE oscillait autour de 65 % du PIB. La récession qui a suivi a fait bondir ce chiffre à environ 80 % dès 2011-2012, un palier dont l’Union ne s’est jamais vraiment détachée depuis.
La pandémie de Covid-19 a ensuite provoqué une rupture d’une tout autre ampleur. En quelques trimestres à peine, la dette européenne a progressé de près de 10 points de PIB, passant de 79 % fin 2019 à près de 90 % à la mi-2020, sous l’effet conjugué de l’effondrement de l’activité économique et des dispositifs massifs de soutien — chômage partiel, aides aux entreprises, dépenses de santé exceptionnelles.
Depuis 2022, une décrue modérée s’était amorcée, portée par le retour de la croissance et par une inflation qui, mécaniquement, gonfle les recettes fiscales nominales et réduit le poids relatif de la dette. La remontée observée entre fin 2025 et début 2026 suggère que cet effet s’essouffle.
La France, symbole d’un décrochage budgétaire durable
Aucun grand pays de l’Union n’illustre mieux cette dynamique que la France. Partie d’un niveau déjà élevé pour l’époque — environ 66 % du PIB en 2007 —, elle franchit la barre des 90 % dès 2012 et n’est plus jamais redescendue sous 95 % depuis. Le choc du Covid l’a fait bondir au-delà de 115 % en 2021, un niveau alors inédit dans son histoire budgétaire récente.
Là où l’Allemagne est parvenue, à partir de 2015, à engager une réduction sensible de son endettement relatif, la France est restée sur une trajectoire ascendante, révélatrice de déficits structurels persistants et d’une marge de manœuvre budgétaire de plus en plus étroite. Le sursaut enregistré depuis le dernier trimestre 2025, avec un ratio remonté à 117,6 %, confirme que cette vulnérabilité reste entière face à tout choc économique ou financier à venir.
Ce que cette trajectoire dit des marges de manœuvre en Méditerranée
Pour les économies du pourtour méditerranéen et du Maghreb, dont une large part des échanges commerciaux et des flux d’investissement transitent par l’espace européen, cette remontée de l’endettement souverain n’est pas un débat purement continental. Un coût de refinancement plus élevé pour les États les plus endettés de l’UE — au premier rang desquels la France et l’Italie, partenaires économiques majeurs de la Tunisie — peut se répercuter sur les conditions de financement, les flux d’investissement direct et l’appétit pour le risque dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Un paramètre que les acteurs économiques régionaux ont tout intérêt à intégrer dans leurs anticipations pour les prochains trimestres.
