Un vote massif au Parlement européen
Le Parlement européen a franchi une étape décisive en juillet en votant l’ouverture de négociations en trilogue avec les gouvernements des États membres sur les modalités de fonctionnement de l’euro numérique. Le texte a été approuvé à une large majorité, avec 416 voix pour, 169 contre et 22 abstentions. L’approbation définitive est désormais envisagée d’ici la fin de l’année 2026.
Le calendrier prévoit ensuite le lancement d’un programme pilote associant 36 prestataires de services de paiement à partir de 2027, avant une mise à disposition du grand public visée pour 2029. Ce projet, porté par la Banque centrale européenne, doit prendre la forme d’une monnaie électronique émise et garantie par l’institution, conçue pour compléter les espèces plutôt que pour les remplacer.
Concrètement, l’euro numérique permettrait d’effectuer des paiements aussi bien en ligne que hors ligne. La BCE fournirait l’infrastructure de base, tandis que les banques commerciales se chargeraient de distribuer le service auprès de leurs clients. Autre argument avancé par Bruxelles : les commerçants devraient s’acquitter de frais moins élevés que ceux qu’ils paient aujourd’hui pour les transactions par carte.
Pourquoi Bruxelles veut reprendre la main
Le constat qui justifie cette initiative est chiffré : selon les données de la BCE, Visa et Mastercard représentent 61 % des paiements par carte dans la zone euro et la quasi-totalité des transactions transfrontalières par carte. Une dépendance jugée problématique par les autorités européennes, qui y voient un risque stratégique autant qu’un manque à gagner économique.
La présidente de la BCE, Christine Lagarde, a résumé l’enjeu en juillet auprès d’Euronews : le bloc « s’appuie principalement sur des réseaux américains, mais aussi parfois chinois, pour traiter les paiements », avant d’ajouter : « Nous avons besoin d’une solution européenne parce que nous voulons être souverains chez nous ».
Le privé ne l’attend pas
En attendant l’aboutissement de ce chantier public, encore à plusieurs années de son terme, des solutions privées européennes gagnent déjà du terrain. Le 11 août, la banque en ligne N26 a intégré Wero, la solution de paiement instantané développée par l’Initiative européenne de paiements (EPI), directement dans son application pour ses clients allemands et français. L’outil permet d’envoyer et de recevoir de l’argent en quelques secondes via un simple numéro de téléphone ou une adresse e-mail, sans partager ses coordonnées bancaires.
Par ailleurs, l’Alliance européenne des paiements (EuroPA) et l’EPI ont signé en février un protocole d’accord pour assurer l’interopérabilité de leurs réseaux respectifs de paiement instantané, une démarche qui pourrait relier des systèmes utilisés par 380 millions de personnes dans 15 pays européens. EuroPA fédère des solutions nationales comme MB WAY au Portugal, Bizum en Espagne, Bancomat en Italie ou Blik en Pologne, tandis que Wero couvre déjà l’Allemagne, la France, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg.
Une bataille qui dépasse la zone euro
Cette quête de souveraineté dans les paiements ne se limite pas à l’Europe. Au Royaume-Uni, la UK Payments Initiative, soutenue par Barclays, NatWest, Lloyds et HSBC, a été lancée en juin pour promouvoir les paiements de compte à compte, contournant les réseaux de cartes. Au Brésil, le système PIX de la banque centrale représente désormais 54 % de l’ensemble des transactions et est devenu, à ce titre, un point de friction dans les tensions commerciales avec Washington.
Les négociations les plus délicates sur l’euro numérique sont attendues cet automne, avec en ligne de mire le modèle de rémunération des banques et la structure des frais tout au long de la chaîne de paiement. Un chantier que Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE, résumait dès janvier en évoquant « le besoin d’un système de paiement européen qui réponde à tous les besoins et repose sur des technologies et des infrastructures européennes — autrement dit, un système entièrement sous notre contrôle ».
