Un niveau de stockage historiquement bas
L’Europe s’apprête à aborder la saison de chauffe 2026-2027 dans une situation énergétique particulièrement tendue. Selon le Financial Times, les installations de stockage de gaz de l’Union européenne ne devraient atteindre que 76 % de leur capacité d’ici la fin de la période de reconstitution en octobre — leur niveau le plus bas depuis au moins 2011.
Ce déficit structurel trouve son origine dans l’hiver dernier, exceptionnellement rigoureux, qui a épuisé les réserves de gaz à un rythme sans précédent depuis des années. Au sortir de l’hiver, les installations ne contenaient que 28 % de leur capacité — leur point de départ le plus faible depuis 2018. Le Center on Global Energy Policy de l’Université Columbia chiffre ce stock initial à seulement 31 milliards de mètres cubes.
Depuis, la reconstitution s’effectue, mais reste largement insuffisante. Les données d’Energy Aspects fin juin situent le stockage autour de 46-48 %, soit environ 15 milliards de mètres cubes en dessous de la moyenne des cinq dernières années.
Des perturbations d’approvisionnement en cascade
Le remplissage des stocks a été entravé par plusieurs chocs externes simultanés. Le conflit militaire entre les États-Unis, Israël et l’Iran plus tôt cette année a temporairement bloqué les livraisons de gaz naturel liquéfié (GNL) par le détroit d’Ormuz, un passage stratégique qui assure environ 20 % de l’approvisionnement mondial en GNL.
Paradoxalement, le retour à l’accalmie consécutif à un accord de paix provisoire crée une nouvelle difficulté : la stabilisation des prix autour de 40 € par mégawattheure réduit l’attractivité du marché européen pour les cargaisons de GNL américaines, qui préfèrent des destinations plus rémunératrices.
« Si l’accord entre les États-Unis et l’Iran a fait baisser les prix du gaz et ravivé les espoirs d’un retour des approvisionnements du Golfe, plus longtemps l’offre de GNL restera contrainte, plus les stocks européens seront bas en début d’hiver et plus le risque de pics de prix sera élevé. » — Natasha Fielding, Argus Media
L’échéance du GNL russe aggrave les perspectives
À ces tensions immédiates s’ajoute une contrainte réglementaire structurelle : au 1er janvier 2027, l’Union européenne interdira les importations de GNL russe dans le cadre de contrats à long terme. Ces flux représentent actuellement 14 % des importations européennes de gaz. Cette suppression programmée renforcera mécaniquement la pression sur le marché spot au cours des prochains mois.
Les scénarios des analystes
Face à cette situation, la Commission européenne a abaissé son objectif de remplissage à 75-80 %, contre le seuil contraignant de 90 % imposé les années précédentes, cherchant à éviter une surchauffe des prix liée à des achats massifs et précipités.
Goldman Sachs estime que si les installations qataries de Ras Laffan, partiellement endommagées, retrouvent leur pleine capacité avant fin juillet, l’Europe pourrait atteindre 74 % de remplissage avant l’hiver. Un mois de retard supplémentaire ferait descendre ce chiffre à 70 %. Equinor, de son côté, juge improbable d’atteindre même le seuil de 80 %.
Tom Marzec-Manser, directeur du gaz européen chez Wood Mackenzie, anticipe une hausse significative des prix à l’approche de l’hiver et met en garde contre des « risques structurels » si l’Europe devait faire face à une vague de froid intense en début d’année 2027.
Un risque maîtrisable, mais sous conditions
La situation, bien que préoccupante, n’est pas sans précédent. En 2021, l’Europe avait traversé un hiver avec des niveaux de stockage similaires sans rupture d’approvisionnement majeure. Mais les conditions actuelles — transition énergétique accélérée, réduction de la dépendance au gaz russe, hausse de la demande asiatique en GNL — rendent le marché plus tendu et moins prévisible qu’alors.
Pour les entreprises et les ménages, le message est clair : la facture énergétique de l’hiver prochain pourrait être sensiblement plus élevée que celle des années récentes, en particulier si les conditions météorologiques s’avèrent défavorables.
