Inflation en Tunisie : pourquoi les augmentations salariales ne suffisent plus à préserver le pouvoir d’achat

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Malgré les récentes augmentations salariales bénéficiant à 3,6 millions d'employés, l'inflation galopante — 5,5 % en avril 2026 — et les prélèvements obligatoires continuent de rogner le pouvoir d'achat réel des Tunisiens. Une équation insoluble sans réformes structurelles profondes, selon l'expert économique Maher Belhaj.

En Tunisie, la question du pouvoir d’achat est devenue une préoccupation centrale pour des millions de familles. Si les récentes revalorisations salariales — couvrant près de 3,6 millions de salariés dans les secteurs public et privé — ont été saluées comme un geste fort de l’État, leur impact réel sur le niveau de vie demeure limité. Entre une inflation en accélération et une pression fiscale persistante, le salaire net progresse bien moins vite que les prix. L’analyse de l’expert économique Maher Belhaj éclaire cette réalité arithmétique souvent occultée dans le débat public.

Des augmentations brutes qui fondent à la déduction

La distinction entre salaire brut et salaire net est au cœur du problème. Les cotisations sociales (CNSS, CNRPS) et l’impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP) amputent mécaniquement toute hausse annoncée. Maher Belhaj illustre ce phénomène avec l’exemple des cadres supérieurs de la fonction publique : bénéficiaires théoriques d’une augmentation brute de 120 dinars par mois, ils n’en perçoivent effectivement qu’une fraction après déductions — ce qui explique l’absence de sentiment d’amélioration malgré les annonces officielles.

« La hausse du salaire brut ne reflète pas ce que reçoit réellement l’employé », résume-t-il, soulignant que l’effritement commence avant même que l’augmentation n’ait le moindre effet sur les dépenses quotidiennes.

L’inflation accélère : 5,5 % en avril 2026

Les chiffres de l’Institut national de la statistique (INS) publiés pour le mois d’avril 2026 viennent confirmer cette dynamique défavorable aux ménages. Le taux d’inflation à la consommation familiale s’est établi à 5,5 %, en hausse par rapport aux 5,0 % enregistrés en mars de la même année.

L’alimentation reste le principal poste sous tension : les prix des produits alimentaires ont bondi de 8,2 % sur un an, portés par la flambée des fruits (+19,2 %), de la volaille et de l’agneau (+16,1 % chacun), des légumes (+13,5 %), de la viande bovine (+12 %) et du poisson frais (+11,9 %). Seuls les prix des huiles (-6,8 %) et des œufs (-4,4 %) ont reflué. Les vêtements et chaussures ont pour leur part enregistré une hausse de 9,3 %, tandis que les services hôteliers ont grimpé de 14,6 % sur la même période.

Intermédiaires, spéculation et pression fiscale : une triple menace

Selon Maher Belhaj, trois facteurs structurels alimentent cette spirale inflationniste. En premier lieu, les dysfonctionnements des circuits de distribution, dominés par des intermédiaires qui gonflent les marges entre producteur et consommateur. En second lieu, le poids de l’économie informelle : faiblement taxée, elle transfère la pression fiscale vers les revenus salariaux déclarés, faisant des salariés les principaux contributeurs aux recettes de l’État. Enfin, l’absence de mécanismes efficaces de contrôle des prix amplifie les effets de la spéculation sur les produits de base.

« La pression fiscale est devenue l’un des principaux facteurs d’épuisement de la classe moyenne », affirme-t-il, appelant à une révision des tranches de revenus imposables pour réduire la charge pesant sur les salariés moyens.

Le salaire réel recule malgré la hausse nominale

L’économiste pointe une réalité comptable que les gouvernements successifs peinent à corriger : lorsque l’inflation progresse plus vite que le salaire net, le salaire réel — soit la capacité effective de consommation — diminue, quand bien même le chiffre affiché sur la fiche de paie augmente. Cette érosion du revenu disponible déprime la demande intérieure, l’un des principaux moteurs de la croissance économique nationale.

Par ailleurs, des revalorisations non adossées à des gains de productivité risquent d’alourdir les coûts de production des entreprises, de fragiliser leur compétitivité et, in fine, de générer de nouvelles pressions inflationnistes — annulant ainsi l’effet positif attendu des augmentations.

Ce que prévoient les décrets de 2026

Sur le plan réglementaire, trois décrets adoptés début 2026 formalisent les revalorisations pour le secteur public. Le décret n° 63 concerne les agents de la fonction publique : les sous-catégories A1 et A2 perçoivent 120 dinars supplémentaires par mois à compter du 1er janvier 2026, les catégories A3 et B entre 100 et 105 dinars, et les autres catégories 90 dinars, avec une progression prévue en 2027 et 2028. Le décret n° 64 s’applique aux entreprises et établissements publics selon une grille similaire. Le décret n° 65, quant à lui, prévoit une revalorisation de 120 dinars de la prime de magistrature sur trois ans pour les magistrats judiciaires, administratifs et financiers.

Ces augmentations, intégrées dans une prime spécifique versée sur douze mois, sont soumises aux cotisations sociales et bénéficient également aux retraités. La progressivité sur trois ans témoigne d’une volonté de ménager les équilibres budgétaires de l’État.

Vers des réformes structurelles : la nécessité d’une approche globale

Pour Maher Belhaj, la réponse à la crise du pouvoir d’achat ne peut se réduire à des ajustements salariaux périodiques. Il appelle à un ensemble de réformes profondes : refonte des tranches d’imposition pour alléger la charge fiscale des salariés, politique active de maîtrise de l’inflation, réorganisation des filières de distribution pour éliminer les rentes intermédiaires, et lutte renforcée contre les pratiques monopolistiques.

À ces mesures s’ajoute l’impératif d’une stratégie de croissance économique effective : « Des hausses de rémunérations sans création de richesse risquent d’alimenter l’inflation et d’annuler leurs propres effets », conclut-il. En d’autres termes, la revalorisation salariale n’est qu’un levier parmi d’autres — nécessaire, mais insuffisant si elle n’est pas ancrée dans une dynamique productive réelle.

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