La fermeture du détroit d’Ormuz, consécutive aux frappes militaires américaines et israéliennes sur l’Iran fin février 2026, a déclenché une onde de choc pétrochimique d’une ampleur inédite. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) n’hésite pas à qualifier l’épisode de « plus grande perturbation de l’approvisionnement énergétique de l’histoire ». Au cœur du séisme : la pénurie de naphta, la matière première essentielle à la production de polymères comme le polyéthylène et le PET, dont l’Asie dépend à hauteur de 70 % des exportations du Golfe.
Le détroit d’Ormuz, verrou de la pétrochimie mondiale
Depuis l’interruption du trafic maritime dans le Golfe Persique, le prix du naphta a doublé en Asie. Les répercussions sur les marchés aval se sont fait sentir quasi instantanément : les prix au comptant du PET chinois de qualité bouteille ont bondi à 9 420–9 560 RMB la tonne au 6 mai 2026, quand les cours de la résine PET avaient déjà inscrit un sommet en seize ans à la mi-avril avant une correction partielle.
Cette envolée des prix dépasse le simple renchérissement des intrants. Elle frappe des secteurs aussi divers que l’emballage alimentaire, la cosmétique et les consommables médicaux — autant d’industries dont la dépendance au PET et aux dérivés du polyéthylène est structurelle. La Corée du Sud a, pour sa part, imposé une interdiction totale des exportations de naphta dès fin mars, son ministre de l’Industrie Kim Jung-kwan décrivant la situation comme un « scénario de temps de guerre de facto ».
Malaisie, Indonésie : les industriels face à la rupture d’approvisionnement
En Malaisie, la Fédération des fabricants (FMM) a publié cette semaine une enquête réalisée auprès de 225 entreprises du secteur : 72 % d’entre elles font état d’une dégradation de leurs conditions opérationnelles depuis début avril, et 70 % signalent des difficultés à s’approvisionner en matières premières. La situation de trésorerie est critique : 40 % des répondants ne disposent que d’un à deux mois de stocks en matériaux essentiels, et 6 % ont moins de deux semaines d’approvisionnement devant eux.
Plus préoccupant encore, 28 % des fabricants malaisiens envisagent des suppressions d’emplois. L’indice PMI manufacturier du pays est certes remonté à 51,6 en avril, mais S&P Global a tempéré toute interprétation optimiste : cette progression reflète avant tout des achats préventifs de « stocks de sécurité », et non une reprise de la demande réelle.
“Ce qui a débuté comme une perturbation des coûts de fret et de logistique s’est désormais propagé à l’ensemble de la chaîne de valeur manufacturière, affectant la disponibilité des matières premières, les volumes de commandes, la trésorerie, les décisions d’investissement et l’emploi. — Fédération des fabricants malaisiens (FMM)”
L’Indonésie, qui importe la totalité de ses besoins en naphta, est confrontée à une urgence encore plus aiguë. Jakarta a engagé des négociations accélérées avec l’Inde, les États-Unis et plusieurs pays africains pour identifier des sources alternatives. Mais les délais de livraison — pouvant atteindre cinquante jours — limitent l’efficacité immédiate de ces démarches. En parallèle, les autorités ont décidé de suspendre temporairement les droits de douane sur les principaux intrants pétrochimiques pendant six mois à compter de mai 2026, cherchant à amortir le choc sur la compétitivité industrielle nationale.
Des effets en cascade sur toute la chaîne de valeur
La propagation de la crise illustre la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondialisées face aux ruptures géopolitiques. Ce qui aurait pu rester une simple perturbation logistique du fret maritime s’est transformé en crise multidimensionnelle touchant à la fois les volumes de production, les marges opérationnelles, la trésorerie des PME et les décisions d’investissement à moyen terme dans l’ensemble du secteur manufacturier asiatique.
Les analystes s’accordent à prévoir des prix élevés pendant tout le premier semestre 2026, les tensions géopolitiques ne montrant aucun signe d’apaisement. La crise du naphta s’impose ainsi comme un révélateur puissant de la vulnérabilité extrême des économies asiatiques — et bien au-delà — à toute interruption des flux énergétiques en provenance du Golfe Persique.
