« C’est trop long » : la frustration de Lagarde
Le message de Christine Lagarde ne souffre d’aucune ambiguïté. Devant le Parlement européen en décembre 2025, puis dans les colonnes du Wall Street Journal en février 2026, la présidente de la Banque centrale européenne a exprimé une inquiétude de plus en plus vive face au rythme d’avancement du projet d’euro numérique. « Nous ne voulons pas être laissés sur le carreau », a-t-elle déclaré aux parlementaires, résumant en quelques mots l’état de tension qui règne au sommet de l’institution de Francfort.
La frustration de Lagarde est aussi personnelle. Son mandat de huit ans à la tête de la BCE s’achève avant que l’euro numérique ne soit en circulation, si l’échéance de 2029 est tenue. Elle a décrit le projet comme « un héritage » qu’elle entend laisser derrière elle, le présentant comme une condition pour rendre l’euro « à la hauteur des défis de l’avenir ».
Un enjeu de souveraineté, pas seulement de technologie
Pour Lagarde, l’euro numérique dépasse largement la modernisation des paiements : c’est une affaire de puissance. Elle l’a systématiquement présenté comme une « déclaration politique de souveraineté européenne », un rempart contre la domination des réseaux de paiement américains — Visa, Mastercard — et contre la montée des stablecoins adossés au dollar. Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, l’indépendance financière de l’Europe est devenue, selon elle, une priorité stratégique.
Cette lecture rejoint les préoccupations plus larges de l’Union sur son autonomie dans les infrastructures critiques, de l’énergie aux semiconducteurs. La monnaie numérique s’inscrit ainsi dans un agenda de souveraineté numérique que Bruxelles peine à concrétiser à la vitesse souhaitée.
Les avancées techniques face au blocage législatif
Sur le plan opérationnel, le projet a néanmoins progressé. En octobre 2025, le Conseil des gouverneurs de la BCE a officiellement lancé la phase préparatoire suivante, après deux années d’études approfondies. Piero Cipollone, membre du directoire, a confirmé en mars 2026 que les prestataires de services de paiement participant au pilote de 12 mois seront sélectionnés avant juin 2026, le développement devant démarrer au troisième trimestre.
Parallèlement, la BCE prépare le lancement de Pontes, une solution de règlement basée sur la technologie des registres distribués, prévue pour le troisième trimestre 2026. L’initiative Appia vise, elle, à construire un marché européen intégré des actifs numériques. Le coût total du programme est estimé à environ 1,3 milliard d’euros.
Le verrou parlementaire, ultime obstacle avant 2029
L’inconnue qui plane sur l’ensemble du calendrier est le vote du Parlement européen sur le règlement relatif à l’euro numérique, attendu en mai 2026. Sans feu vert législatif, la BCE ne peut pas prendre de décision finale d’émission. Si le règlement est adopté cette année, le pilote ne démarrerait qu’au second semestre 2027, pour un lancement éventuel en 2029.
La question de la succession de Lagarde s’invite désormais dans le débat : les quatre candidats pressentis à la présidence de la BCE divergent sensiblement sur l’impulsion à donner au projet. L’avenir de l’euro numérique dépend ainsi autant d’un vote parlementaire que d’une élection au sommet de la banque centrale.
