Un pipeline construit pour la guerre, décisif en temps de crise
Conçu dans les années 1980 pour parer aux risques de la guerre Iran-Irak, le pipeline Est-Ouest d’Arabie saoudite — 1 200 kilomètres reliant les champs pétroliers de la côte orientale au port de Yanbu, sur la mer Rouge — est redevenu l’artère vitale du pétrole mondial. En avril 2026, les exportations brutes depuis Yanbu ont atteint en moyenne 4 millions de barils par jour, soit environ cinq fois les niveaux d’avant-guerre. Après des travaux de réparation engagés au début du conflit, la pleine capacité de l’oléoduc a été rétablie à 7 millions de barils par jour, dont environ 2 millions destinés aux raffineries nationales.
Résultat : l’Arabie saoudite contourne le détroit bloqué avec une efficacité que nul rival régional ne peut égaler.
Saudi Aramco vers un bénéfice record : +57 % sur un trimestre
La flambée des prix du brut consécutive au blocus a plus que compensé la contraction globale de la production régionale — en chute de 57 % par rapport aux niveaux d’avant-guerre, soit environ 14,5 millions de barils par jour en moins selon Goldman Sachs. Pour l’Arabie saoudite, l’équation est inverse : moins de concurrence, prix plus élevés, pipeline opérationnel.
AlJazira Capital projette que Saudi Aramco annoncera, lors de la publication de ses résultats le 10 mai, un bénéfice net de 108,8 milliards de riyals (environ 29 milliards de dollars) au premier trimestre 2026 — en hausse de 57 % par rapport au trimestre précédent et sa meilleure performance depuis 2023. Bloomberg résume la situation en une formule : le royaume est « en passe de réaliser une manne pétrolière » à la faveur du blocus.
Koweït, Qatar, Irak : les grands perdants sans voie de sortie
Face à ce tableau, la situation des pays voisins ne laisse guère de place à l’optimisme. Le Koweït, le Qatar et l’Irak n’ont aucune voie d’exportation viable en dehors du détroit. Le Koweït a invoqué la force majeure sur ses livraisons et réduit drastiquement sa production. Les exportations irakiennes ont chuté d’environ 75 %, selon une analyse de Modern Diplomacy. Et le Qatar, premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié, a vu la quasi-totalité de ses expéditions de GNL perturbées.
L’Institut d’études sur la sécurité nationale de Tel-Aviv synthétise la double peine : ces États « perdent sur les deux tableaux, à la fois en raison de la baisse des volumes d’exportation et de la hausse des coûts d’assurance et de transport maritime ».
Les Émirats dans l’incertitude : un pipeline partiellement neutralisé
Abu Dhabi occupe une position intermédiaire. L’Abu Dhabi National Oil Company (ADNOC) exploite un oléoduc d’une capacité de 1,5 million de barils par jour jusqu’au port de Fujairah, sur le golfe d’Oman, évitant en théorie le détroit. Mais des informations font état de dommages subis par l’oléoduc durant le conflit, rendant son état opérationnel incertain. Bloomberg conclut que les Émirats « accusent vraisemblablement une forte baisse de leurs revenus pétroliers », leur capacité de contournement ne compensant que partiellement la fermeture.
Aucune issue diplomatique à l’horizon
Sur le front politique, la situation reste bloquée. Le président américain Donald Trump a déclaré être « mécontent » de la dernière proposition de paix iranienne, tandis que le guide suprême iranien a évoqué la possibilité d’imposer des péages sur le trafic dans le détroit. Une option qui, si elle se concrétisait, prolongerait indéfiniment la désorganisation du commerce énergétique mondial.
Goldman Sachs estime que la production des pays du Golfe pourrait retrouver environ 70 % de sa capacité perdue dans les trois mois suivant une réouverture totale du détroit. Mais la banque d’investissement avertit qu’une fermeture prolongée risque de causer des dommages durables aux infrastructures pétrolières régionales — une cicatrice économique qui s’ajouterait aux pertes déjà accumulées.
En attendant, le blocus continue de récompenser les mieux préparés — et de sanctionner les plus exposés.
