La Banque du Japon (BoJ) a maintenu mardi son taux directeur à 0,75 %, conformément aux attentes des marchés. Mais c’est le résultat du vote interne — six voix pour le statu quo, trois pour une hausse immédiate — qui a retenu toute l’attention des opérateurs. Un tel niveau de dissidence est inédit sous la direction du gouverneur Kazuo Ueda et envoie un signal clair : un resserrement monétaire supplémentaire n’est qu’une question de temps.
Un statu quo aux accents bellicistes
La réunion de deux jours s’est conclue sans surprise sur le maintien des taux, mais la tonalité du communiqué a fait l’effet d’une douche froide pour les partisans d’une politique accommodante. La BoJ a reformulé ses orientations prospectives pour indiquer qu’elle « continuera à relever le taux d’intérêt directeur » — une formulation que les acteurs du marché ont immédiatement interprétée comme annonçant une possible hausse dès la réunion de juin.
La BoJ a par ailleurs revu à la hausse ses prévisions d’inflation sous-jacente pour l’exercice fiscal 2026, portées à 2,8 % contre une estimation antérieure de 1,9 %. Cette révision reflète notamment les pressions inflationnistes générées par la flambée des prix de l’énergie dans le sillage du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran.
Trois voix dissidentes, un signal de marché puissant
Trois membres du conseil d’administration — Hajime Takata, Naoki Tamura et Junko Nakagawa — ont voté en faveur d’une hausse immédiate à 1,0 %. Ce niveau de dissidence constitue le fossé le plus large enregistré sous la direction de Kazuo Ueda, en nette rupture avec la réunion de mars, qui n’avait comptabilisé qu’un seul vote dissident.
Le vote de Junko Nakagawa a particulièrement retenu l’attention des analystes. « Il est assez surprenant que trois votes aient été exprimés en faveur d’une hausse des taux, avec le membre Nakagawa qui se rallie à cette position », a déclaré Hirofumi Suzuki, stratégiste en chef sur les changes chez SMBC. Ce basculement modifie sensiblement le rapport de force au sein du conseil.
La Fed en attente : troisième réunion sans changement
L’annonce de la BoJ ouvre une semaine chargée en décisions de politique monétaire. La Réserve fédérale américaine, dont la réunion de deux jours a débuté lundi, est attendue mercredi avec une probabilité de maintien évaluée à 99 % par l’outil FedWatch du groupe CME. Le taux des fonds fédéraux resterait ainsi dans la fourchette de 3,5 % à 3,75 % pour la troisième réunion consécutive.
La Fed adopte une posture d’attente depuis qu’elle a abaissé ses taux à trois reprises à l’automne dernier. La persistance des tensions énergétiques liées au conflit au Moyen-Orient, combinée à un environnement économique incertain, justifie cette prudence. Aucun signal de pivot à court terme ne se dégage.
Le yen s’apprécie, les marchés anticipent juin
Les devises ont réagi rapidement à l’annonce de la BoJ : le yen s’est apprécié, les traders réévaluant à la hausse la probabilité d’une hausse en juin. La paire USD/JPY évoluait aux alentours de 160 — un niveau jugé critique par les autorités japonaises, qui ont à plusieurs reprises laissé entendre leur capacité à intervenir sur le marché des changes pour défendre la monnaie.
Avec des coûts d’emprunt au plus haut depuis 1995 et un taux neutre estimé à environ 1,5 %, les analystes s’accordent à dire que la BoJ dispose d’une marge de manœuvre réduite pour maintenir le statu quo. « La BoJ ne pourra pas tenir très longtemps avant de resserrer à nouveau sa politique monétaire, même si la flambée des coûts énergétiques exercera inévitablement un impact sur la croissance », a estimé Fred Neumann, économiste en chef pour l’Asie chez HSBC.
Une fenêtre de juin de plus en plus probable
La convergence de plusieurs signaux — vote dissident record, révision haussière de l’inflation, reformulation hawkish des orientations prospectives, yen sous pression — dessine un scénario de plus en plus cohérent autour d’une hausse en juin. La BoJ avance prudemment, mais elle avance. Après des décennies de politique ultra-accommodante, la normalisation monétaire japonaise entre dans une phase décisive, avec des répercussions potentielles sur l’ensemble des marchés d’actifs asiatiques et mondiaux.
