Des marchés résilients malgré la guerre : une surprise que Tangen peine à expliquer
Lors de la quatrième conférence annuelle des investisseurs de Norges Bank Investment Management (NBIM), tenue à Oslo le 28 avril, Nicolai Tangen a livré une analyse franche de l’état des marchés mondiaux. S’exprimant devant Bloomberg, le dirigeant du plus grand fonds souverain de la planète a reconnu être déconcerté par la vigueur des marchés en cette période de turbulences géopolitiques.
« Si quelqu’un m’avait simplement décrit les événements géopolitiques de ces derniers mois, j’aurais pensé que le marché devrait avoir beaucoup baissé. Or, il est en réalité en hausse depuis le début de l’année. Je trouve cela assez surprenant », a-t-il confié à Francine Lacqua.
Cette résistance inattendue des indices boursiers, en pleine flambée des matières premières et des tensions militaires régionales, amène Tangen à formuler une hypothèse centrale : deux forces antagonistes se neutralisent en temps réel sous les yeux des investisseurs.
L’IA, nouveau rempart anti-inflationniste selon NBIM
D’un côté, la montée des prix de l’énergie liée au conflit au Moyen-Orient commence à peser sur l’Asie et devrait, selon Tangen, se propager à l’Europe et aux États-Unis via des coûts alimentaires, d’engrais et énergétiques plus élevés — un cocktail classiquement baissier pour les marchés financiers.
De l’autre, l’intelligence artificielle constitue, selon lui, un puissant mécanisme compensatoire. « Nous avons l’intelligence artificielle et ce que nous considérons comme un effet déflationniste. Et je pense que c’est ce que le marché est en train d’intégrer en ce moment », a-t-il déclaré.
20 % de gains de productivité en un an chez NBIM
Tangen n’avance pas cette thèse uniquement en théorie. NBIM lui-même en constitue une illustration concrète : le fonds aurait réalisé « près de 20 % de gains de productivité sur la seule année écoulée » grâce à l’adoption de l’IA, notamment en automatisant des opérations de trading pour en réduire les coûts. Un chiffre significatif pour une institution qui gère des actifs représentant plus de trois fois le PIB de la Norvège.
La crise énergétique au Moyen-Orient : une menace systémique
La préoccupation de Tangen sur le front énergétique est loin d’être infondée. La semaine précédant la conférence, Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), avait mis en garde contre ce qu’il qualifie de « défi de sécurité énergétique le plus significatif de l’histoire ».
13 millions de barils perdus par jour selon l’AIE
Selon Birol — qui s’était exprimé sur le podcast de Tangen lui-même — les perturbations liées au conflit et à la fermeture du détroit d’Ormuz auraient soustrait quelque 13 millions de barils de pétrole par jour aux marchés mondiaux. Il a par ailleurs indiqué que les perturbations d’approvisionnement d’avril doubleraient celles enregistrées en mars, signalant une aggravation rapide de la situation.
Immobilier et marchés privés : deux signaux distincts
Sur le front des actifs réels, Tangen a exprimé un optimisme mesuré concernant le portefeuille immobilier du NBIM, qui regroupe près d’un millier de propriétés à travers le monde. Après des années de sous-performance liées à la pandémie, aux tensions bancaires et à la hausse des taux d’intérêt, ce segment lui paraît « plus attractif aujourd’hui qu’il ne l’était auparavant ».
En revanche, le ton est plus prudent sur les marchés privés. Tangen a signalé « des signes avant-coureurs de tensions », avertissant qu’un ralentissement économique combiné à des taux élevés pourrait révéler des crédits mal structurés dans ce segment. Bien que le fonds soit légalement interdit d’y investir, il en surveille les évolutions de très près.
La Chine : une puissance d’innovation que l’Occident sous-estime
Tangen a réservé ses remarques les plus frappantes à la Chine, qu’il perçoit comme un acteur d’innovation à ne pas sous-estimer. Il a qualifié la rapidité de l’innovation dans ce pays de « hallucinante », citant en exemple Xiaomi, passée des smartphones aux supercars électriques en seulement trois ans.
Il a également souligné les avancées chinoises dans les technologies de batteries et la recherche contre le cancer. Sur le plan de l’IA, Tangen admet que la Chine est peut-être « légèrement en retard dans le développement des modèles », mais estime qu’elle « s’en sort vraiment, vraiment bien » dans l’application concrète de ces technologies au quotidien — un domaine souvent négligé dans les comparaisons avec les géants américains.
Voir le monde à travers un kaléidoscope : la nouvelle boussole des investisseurs
Pour conclure, Tangen a proposé une métaphore aussi simple qu’éloquente pour décrire l’environnement d’investissement actuel : le kaléidoscope. Là où les investisseurs utilisaient autrefois un microscope (pour analyser en profondeur) ou un télescope (pour anticiper à long terme), ils doivent désormais composer avec un instrument dont les formes changent à chaque rotation.
« On tourne l’instrument et soudain toutes les formes changent. C’est exactement comme ça que le monde fonctionne aujourd’hui », a-t-il affirmé, citant les tensions géopolitiques entre grandes puissances, les bouleversements technologiques et la compétitivité croissante de la Chine comme principaux facteurs de cette volatilité structurelle.
Pour les gestionnaires d’actifs comme pour les journalistes économiques, le message est clair : les grilles de lecture linéaires ne suffisent plus. L’agilité analytique est désormais une condition sine qua non de la pertinence.
