Un premier trimestre trompeur
Depuis le déclenchement de la guerre contre l’Iran le 28 février 2026, l’économie chinoise a résisté mieux que prévu dans un premier temps. Pékin a annoncé début avril une croissance du PIB de 5 % au premier trimestre, dépassant les prévisions de 4,8 % et marquant une accélération par rapport aux 4,5 % enregistrés au dernier trimestre 2025. Une performance qui semblait rassurante — jusqu’à ce que les détails viennent nuancer le tableau.
L’essentiel de cette vigueur était concentré sur janvier et février, avant que le conflit ne commence à faire sentir ses effets en profondeur. En mars, les ventes au détail n’ont progressé que de 1,7 % en glissement annuel, et la croissance des exportations a brutalement décéléré à 2,5 %, contre plus de 20 % lors des deux premiers mois de l’année. Un décrochage significatif que les économistes interprètent comme le signal d’une phase de turbulences plus prononcées à venir.
Le secteur automobile en chute libre
L’un des indicateurs les plus frappants vient du marché automobile. Sur les 19 premiers jours d’avril, les ventes au détail de voitures ont reculé de 26 % par rapport à la même période de l’année précédente, selon l’Association chinoise des voitures de tourisme. Si une partie de cette baisse s’explique par l’expiration des avantages fiscaux sur les véhicules électriques fin décembre, les modèles à essence ont subi un recul encore plus sévère, avoisinant les 40 %.
En réponse, les usines ont rapidement ajusté leur appareil de production, fabriquant 27 % de véhicules en moins au cours des deux premières semaines d’avril par rapport à l’année précédente. Une contraction qui se répercute sur toute la chaîne de valeur industrielle, des équipementiers aux sous-traitants de rang 2 et 3.
Des fermetures d’usines et des travailleurs dans la rue
La semaine du 20 avril a mis en lumière le coût humain de ce ralentissement. À Yulin, pôle manufacturier à bas salaires du Guangxi, quatre usines du fabricant de jouets hongkongais Wah Shing Toys ont simultanément annoncé leur fermeture, laissant quelque 10 000 employés sans emploi du jour au lendemain. Environ 5 000 d’entre eux sont descendus dans la rue pour réclamer le versement de salaires impayés et d’indemnités de licenciement.
Dans son communiqué, l’entreprise a mis en cause « l’escalade des tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis », précisant que des factures non réglées par des clients étrangers avaient provoqué un effondrement de sa trésorerie. Ces fermetures illustrent aussi la flambée des coûts des matières plastiques, alimentée par les perturbations du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Dès les premiers jours du conflit, l’Association des jouets de Chenghai à Shantou avait alerté sur des phénomènes de stockage spéculatif sur les matières premières plastiques.
Une fracture sectorielle masquée par des chiffres flatteurs
Les données sur les bénéfices industriels publiées lundi affichent une hausse de 15,8 % en mars — une performance de façade. L’essentiel de ce rebond provient des entreprises chimiques et énergétiques qui avaient constitué des stocks de pétrole bon marché avant l’éclatement du conflit. Sous ces agrégats se dessine une fracture sectorielle croissante : d’un côté, les industries extractives et énergétiques qui profitent de la hausse des prix des matières premières ; de l’autre, les fabricants orientés à l’export et les producteurs de biens de consommation, pris en étau entre des coûts qui s’envolent et une demande qui s’érode.
Des perspectives fragilisées par la dépendance énergétique
Les réserves stratégiques de pétrole et le système de prix administrés par l’État ont jusqu’ici amorti une partie du choc pour les consommateurs, et Pékin a signalé son intention de maintenir une politique monétaire et budgétaire accommodante. Mais ces amortisseurs ont leurs limites.
Selon Alicia García-Herrero, économiste en chef pour l’Asie-Pacifique chez Natixis, la pression énergétique liée à la guerre ne suffit pas à briser le cycle déflationniste dans lequel s’enlise l’économie : « L’économie décélère », a-t-elle averti, jugeant que la Chine pourrait avoir du mal à atteindre son objectif officiel de croissance d’au moins 4,5 % pour 2026. L’économie se retrouve ainsi prise en étau entre la hausse des coûts de production et la faiblesse persistante de la demande intérieure — une configuration qui alimente le risque d’une stagflation à faible intensité, désormais prise au sérieux par les observateurs de la deuxième économie mondiale.
