Rapport BCT 2024 : la dette extérieure tunisienne explose et exerce une pression majeure sur l’économie nationale

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La Tunisie a traversé en 2024 une année financière complexe : croissance fragile, tirages extérieurs en baisse, encours de dette en repli et remboursements historiques. Une analyse détaillée révèle les tensions qui pèsent sur les finances publiques et la stabilité économique du pays.

2024, une année charnière pour la dette et l’économie tunisienne

L’année 2024 s’est révélée déterminante pour la Tunisie, confrontée à un environnement financier exigeant alors même que l’activité économique nationale montrait des signes de reprise. Malgré une croissance qui s’est renforcée après un passage à vide en 2023, la pression exercée par la dette extérieure à long terme a nettement augmenté.
Les tirages en recul de 9,4%, le service de la dette en hausse de 22,2% et un encours en baisse de 7,1% traduisent clairement une dynamique où les sorties de capitaux ont largement dominé les entrées. Cette situation a entraîné un solde net négatif de 7.855 MDT, pesant sur les finances publiques et limitant les marges de manœuvre de l’État.

Dans ce contexte, il est essentiel d’examiner en profondeur les interactions entre l’évolution de la dette extérieure et la trajectoire économique nationale, afin de comprendre les défis structurels auxquels le pays est désormais confronté.

La dynamique économique nationale : reprise modérée et fragilités persistantes

  1. Un PIB en amélioration, soutenu par l’agriculture et les services

Après un ralentissement marqué en 2023, où la croissance s’était établie à 0,4%, la Tunisie a enregistré un rebond économique en 2024, atteignant 1,5%. Ce résultat est principalement attribuable à l’évolution positive du secteur agricole, dont la croissance a atteint 8,8% après une chute sévère de –16,2% l’année précédente. Les bonnes conditions climatiques et une campagne agricole plus favorable expliquent en grande partie cette amélioration.

Parallèlement, les services, moteur fondamental de l’économie tunisienne, ont progressé de 2%, avec un soutien notable du tourisme, des services marchands et des activités de transport. Le secteur tertiaire reste ainsi la principale force stabilisatrice du tissu économique national.

  1. Une industrie en difficulté

Malgré ces améliorations, le secteur industriel a poursuivi sa tendance négative, affichant un recul de –2,8%. Plusieurs facteurs expliquent cette contraction :

  • pression sur les coûts de production,
  • ralentissement de la demande extérieure,
  • difficultés d’approvisionnement,
  • contraction de l’investissement productif en raison d’une trésorerie limitée des entreprises.

Cette faiblesse industrielle accentue la dépendance du pays aux importations de biens intermédiaires, fragilisant davantage la balance des paiements et augmentant la sensibilité aux variations de la dette extérieure.

  1. Inflation : un repli notable mais toujours élevé

L’inflation a nettement ralenti en 2024, passant de 9,3% à 7%, sous l’effet d’un ralentissement des prix alimentaires (9,5% contre 14,7%) et manufacturés (7% contre 9%).
Cependant, ce niveau inflationniste demeure problématique pour les ménages et pèse sur la consommation interne.

La Banque Centrale de Tunisie a maintenu son taux directeur à 8%, privilégiant la lutte contre l’inflation au détriment d’un assouplissement monétaire susceptible de soutenir l’investissement et la demande interne.

  1. Le dinar : évolution divergente selon les devises

Sur le marché des changes, le dinar tunisien a affiché des performances contrastées :

  • –3,9% face au dollar,
  • +2,1% face à l’euro,
  • +6% face au yen.

Ces mouvements reflètent les conditions internationales divergentes et la capacité de la Tunisie à maintenir un niveau de réserves stable, atteignant 27.332 MDT, soit 121 jours d’importations.

Les financements extérieurs : une contraction marquée en 2024

  1. Baisse globale des tirages à long terme

Les tirages de financements extérieurs ont atteint 6.517 MDT, en repli de 9,4% par rapport à 2023. Cette baisse est significative dans un contexte où la Tunisie doit honorer des engagements financiers importants.

Répartition des tirages par secteur emprunteur

  • Administration publique : 5.193 MDT (80%), en recul de 9,6%,
  • Autres agents économiques : 1.324 MDT, en baisse de 8,3%.

Les sociétés non financières ont mobilisé 1.149 MDT, soit 86,8% des tirages privés.
Les institutions de dépôts, quant à elles, n’ont obtenu que 130 MDT, signe d’un accès limité aux financements internationaux.

  1. Les secteurs énergétiques en première ligne

Parmi les secteurs bénéficiaires des financements extérieurs, l’énergie occupe une place de premier plan avec 661 MDT, représentant près de la moitié des tirages privés. Cette concentration reflète les besoins structurels élevés de la STEG et de l’ETAP.

Le secteur financier suit avec 175 MDT, mais reste en retrait par rapport aux besoins potentiels du système bancaire.

Les tirages financiers ont reculé de 19,1% (866 MDT), tandis que les tirages commerciaux ont augmenté de 22%, pour atteindre 458 MDT, soutenant les importations vitales.

  1. Une dépendance massive aux créanciers officiels

La structure des tirages est dominée par les créanciers officiels, qui représentent 96% du total.

Créanciers multilatéraux : 5.050 MDT (77,5%)

Contributeurs majeurs :

  • AFREXIMBANK : 1.589 MDT,
  • Banque mondiale : 1.277 MDT,
  • BAD : 599 MDT,
  • BEI : 684 MDT,
  • BERD : 467 MDT.

Créanciers bilatéraux : 1.207 MDT

Principaux pays créanciers :

  • Japon : 343 MDT,
  • Italie : 174 MDT,
  • Allemagne : 129 MDT,
  • France : 131 MDT.

Sans accès aux marchés internationaux depuis 2019, la Tunisie demeure dépendante des institutions financières internationales et de quelques partenaires bilatéraux.

  1. Répartition monétaire : parité entre dollar et euro

Les tirages sont presque également répartis entre :

  • USD : 42,9%,
  • EUR : 42,7%,
  • JPY : 6,4%.

Cette structure limite certains risques mais expose l’économie aux fluctuations du dollar, devise dominante dans les échanges mondiaux.

Service de la dette : une montée spectaculaire en 2024

Un service total de 14.371 MDT : un record historique

Le service de la dette extérieure à long terme a atteint 14.371 MDT, soit une hausse de 22,2% en un an.

Répartition par secteur

  • Administration publique : 11.402 MDT (79,3%),
  • Autres secteurs : 2.487 MDT,
  • Institutions de dépôts : 454 MDT,
  • Banque centrale : 28 MDT.

Remboursements du principal : +27,3%

Le principal remboursé a atteint 11.829 MDT, essentiellement en raison de deux maturités importantes :

  • Eurobond 2017 : 850 millions d’euros,
  • Obligations Samurai : 50 milliards de yens.

Ces échéances ont fortement réduit la capacité financière de l’État et augmenté sa vulnérabilité, faute d’un refinancement adéquat.

Répartition par type de créancier

Les créanciers multilatéraux ont absorbé 6.945 MDT, soit 48,3% du service de la dette.
Les remboursements se distribuent notamment ainsi :

  • FMI : 2.146 MDT,
  • BAD : 997 MDT,
  • Banque mondiale : 957 MDT,
  • BEI : 931 MDT,
  • AFREXIMBANK : 610 MDT,
  • FADES : 480 MDT.

Les créanciers bilatéraux ont perçu 2.902 MDT, en hausse de 4,8%, avec l’Arabie Saoudite (812 MDT) et la France (538 MDT) en tête.

Les marchés financiers internationaux représentent 4.524 MDT, conséquence directe du remboursement des obligations en devises.

Répartition par devise

Le service de la dette est majoritairement libellé en :

  • EUR : 51,8%,
  • USD : 17,6%,
  • JPY : 9,1%.

Cette configuration renforce l’importance de la stabilité du dinar face à l’euro.

Transferts nets : une situation financière très défavorable

Le solde net des flux extérieurs est massivement négatif, atteignant –7.855 MDT contre –4.573 MDT en 2023. Cette détérioration est due :

  • au recul des tirages (–9,4%),
  • à l’augmentation du service de la dette (+22,2%).

L’administration publique enregistre un déficit net de –6.209 MDT, tandis que les autres secteurs contribuent à hauteur de –1.292 MDT.

Encours de la dette extérieure : une baisse qui cache des tensions structurelles

L’encours de la dette extérieure a diminué de 7,1%, atteignant 75.966 MDT. Cette baisse, loin d’être un signe de relâchement, résulte principalement de remboursements massifs sans refinancement.

Répartition par secteur

  • Administration publique : 62.537 MDT, en baisse de 6,5%,
  • Autres secteurs : 12.294 MDT, en recul de 8,1%,
  • Institutions de dépôts : 1.088 MDT, en baisse de 22,5%,
  • Banque centrale : 46 MDT.

Répartition par créancier

  • Multilatéraux : 49.279 MDT, représentant 64,9% du total,
  • Bilatéraux : 18.740 MDT,
  • Marchés internationaux : 7.947 MDT.

Une trajectoire financière sous forte pression

En 2024, la Tunisie a connu une amélioration économique modérée, mais la dynamique de sa dette extérieure est restée préoccupante. Le pays a dû faire face à un service de la dette historiquement élevé, accompagné d’un recul des financements extérieurs, ce qui a profondément fragilisé sa situation budgétaire.

Dépendante des créanciers multilatéraux, privée d’accès aux marchés internationaux et confrontée à des besoins de financement croissants, la Tunisie se trouve désormais à un carrefour financier critique. La stabilité macroéconomique dépendra de la capacité de l’État à mobiliser des ressources nouvelles, à rééquilibrer la structure de sa dette et à soutenir une croissance plus robuste et inclusive.

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