Décarbonation de l’UE : ce que l’urgence de Bruxelles change pour les exportateurs tunisiens

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Un rapport de Société Générale, s'appuyant sur les conclusions du rapport Draghi, souligne l'urgence de la décarbonation pour la compétitivité européenne. Coûts énergétiques élevés, déficit d'investissement de 480 milliards d'euros par an et mécanisme carbone aux frontières : plusieurs de ces évolutions concernent directement les entreprises tunisiennes exportatrices vers l'UE.

Un rapport qui replace l’énergie au cœur de la compétitivité européenne

Dans sa dernière publication « Risk & Opportunities », le département Études économiques et sectorielles de Société Générale dresse un constat sans détour : la décarbonation n’est plus seulement un impératif climatique pour l’Union européenne, elle est devenue une condition de sa compétitivité industrielle. S’appuyant sur les travaux de Mario Draghi, l’économiste Francesco Pestrin rappelle que l’énergie figure parmi les principaux facteurs de l’écart de compétitivité entre l’UE, les États-Unis et la Chine, un écart aggravé par les conséquences économiques de la guerre en Ukraine.

L’enquête 2024 de la Banque européenne d’investissement (BEI) sur l’investissement illustre l’ampleur du problème : 46 % des entreprises européennes citent le coût de l’énergie comme un obstacle majeur à l’investissement, contre seulement 20 % pour leurs homologues américaines. L’Union européenne et la Chine, importatrices nettes de combustibles fossiles, partagent d’ailleurs une forte incitation à décarboner au-delà des seuls enjeux climatiques, quand la Chine accélère par ailleurs sur les brevets liés aux énergies propres.

Le Pacte pour une industrie propre : 100 milliards d’euros, un déficit qui reste béant

Présenté le 26 février 2025, le Pacte pour une industrie propre (PIP) prévoit de mobiliser plus de 100 milliards d’euros — via le Fonds pour l’innovation, les recettes du marché carbone européen et le programme InvestEU — pour soutenir la production industrielle bas carbone. Un montant qui reste toutefois très en deçà des besoins : selon les estimations croisées de la Commission européenne, de l’AIE, de BloombergNEF et d’I4CE, l’UE devra mobiliser un supplément médian de 480 milliards d’euros par an entre 2025 et 2030 pour rester alignée sur ses objectifs climatiques, dont environ 400 milliards à la charge du seul secteur privé.

Ce déficit de financement, conjugué à une marge de manœuvre budgétaire limitée dans plusieurs grands États membres (Italie, France, Belgique notamment soumis à la procédure de déficit excessif), pousse Bruxelles à multiplier les mécanismes de réduction des risques pour attirer les capitaux privés — banques, fonds de pension, assureurs — dans un contexte de fragmentation géopolitique croissante.

Le mécanisme carbone aux frontières : un risque direct pour les exportateurs vers l’UE

Pour les entreprises tunisiennes, l’un des développements les plus concrets de cette stratégie européenne est le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF, ou CBAM en anglais). Conçu pour aligner le prix du carbone des produits importés — acier, aluminium, ciment notamment — sur celui payé par les producteurs européens dans le cadre du système d’échange de quotas d’émission, ce dispositif touche directement les filières exportatrices tunisiennes vers l’Europe, en particulier la sidérurgie et les matériaux de construction.

Le rapport souligne toutefois une asymétrie importante : le MACF ne s’applique qu’aux importations, laissant les exportateurs européens eux-mêmes désavantagés face à des concurrents non soumis à un prix du carbone. Du côté des entreprises importatrices dans l’UE, le paquet de simplification « Omnibus I » a exempté environ 182 000 des 200 000 entreprises concernées, recentrant l’obligation sur les 20 % d’acteurs responsables de 97 % des émissions couvertes. Pour les exportateurs tunisiens de biens à forte intensité carbone, l’enjeu reste néanmoins réel : documenter précisément l’empreinte carbone de leur production devient un prérequis commercial pour continuer à accéder au marché européen dans de bonnes conditions.

Matières premières critiques : une carte à jouer pour la région

Le rapport met également en évidence la forte dépendance de l’UE aux importations de matières premières critiques — notamment les terres rares, extraites à 70 % et raffinées à 90 % en Chine. Pour sécuriser des chaînes d’approvisionnement diversifiées, le PIP prévoit la création d’un Centre européen des matières premières critiques, chargé d’organiser des achats groupés au nom des entreprises européennes, dans le cadre plus large de la loi sur les matières premières critiques (CRMA) adoptée en mai 2024, qui plafonne à 65 % la dépendance à un seul pays tiers.

Cette stratégie de diversification, conjuguée à la volonté de l’UE de nouer des partenariats commerciaux internationaux pour sécuriser matières premières et débouchés, ouvre un espace de dialogue pour les pays du Maghreb, dont la Tunisie, sur les segments où ils disposent de ressources ou d’un savoir-faire industriel mobilisable — qu’il s’agisse de matières premières, de composants ou de capacités de fabrication à faible coût énergétique relatif.

Ce que cela signifie pour les entreprises tunisiennes

Trois enseignements se dégagent pour les décideurs économiques tunisiens. D’abord, la vigilance réglementaire : les entreprises exportatrices vers l’UE, en particulier dans la sidérurgie, l’aluminium ou le ciment, doivent anticiper la montée en puissance du MACF et se doter d’outils de mesure de leur empreinte carbone. Ensuite, l’opportunité industrielle : la pénurie de compétences vertes que rencontrent 51 % des entreprises européennes — le premier obstacle à l’investissement identifié par l’enquête BEI 2024 — et les besoins en main-d’œuvre qualifiée pour les technologies propres (350 000 emplois supplémentaires attendus d’ici 2030 rien que pour les six technologies visées par la loi européenne sur l’industrie « zéro net ») peuvent ouvrir des perspectives de coopération industrielle et de formation transfrontalière.

Enfin, l’enjeu du financement : alors que l’UE cherche à mobiliser son épargne privée via l’Union de l’épargne et de l’investissement et à multiplier les garanties publiques pour désamorcer le risque perçu par les investisseurs, les instruments de partage de risque testés à l’échelle européenne — garanties publiques, financements mixtes, partenariats public-privé — pourraient, à terme, inspirer des mécanismes similaires pour accompagner la transition énergétique dans la région méditerranéenne.

Questions fréquentes

Le mécanisme carbone aux frontières (MACF) concerne-t-il les exportateurs tunisiens ?

Oui, dès lors qu’ils exportent vers l’UE des produits couverts par le dispositif — notamment l’acier, l’aluminium ou le ciment — ils devront documenter l’empreinte carbone de leur production pour continuer à accéder au marché européen dans de bonnes conditions.

Quel est le montant du déficit d’investissement vert annuel de l’UE ?

Selon les sources croisées par Société Générale, ce déficit est estimé à une médiane de 480 milliards d’euros par an entre 2025 et 2030, dont environ 400 milliards à la charge du secteur privé.

Quelles opportunités pour la Tunisie dans la stratégie de matières premières critiques de l’UE ?

La volonté de l’UE de diversifier ses chaînes d’approvisionnement, notamment via le futur Centre européen des matières premières critiques, ouvre un espace de dialogue pour les pays du Maghreb disposant de ressources ou de capacités industrielles mobilisables.

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