Face à la menace d’un recul de 3,4 % du PIB d’ici 2030 et d’une chute de 15 % de la valeur agricole, la Tunisie officialise un plan climatique décennal massif. L’enjeu : ne plus subir le changement climatique, mais l’anticiper.
Un risque économique majeur documenté
La Tunisie vient de finaliser sa troisième Contribution Déterminée au niveau National (CDN 3.0), dévoilée lors d’un séminaire tenu les 16 et 17 mai 2026 à Gammarth, sous l’égide du Forum National de l’Adaptation aux Changements Climatiques (FNACC). Ce document stratégique, qui engage le pays jusqu’en 2035, ne se limite pas à des déclarations d’intention : il quantifie précisément le coût de l’inaction.
Sans mesures urgentes, l’économie tunisienne pourrait se contracter de 3,4 % d’ici 2030, selon les projections intégrées au plan. Le secteur agricole, pilier de la stabilité sociale et de l’emploi rural, serait le plus touché : sa valeur ajoutée risque de reculer de 15 % à cet horizon, sous l’effet conjugué des pénuries d’eau, de la dégradation des sols et des aléas climatiques extrêmes.
L’eau, priorité absolue d’une stratégie de survie
La CDN 3.0 place la ressource hydrique au cœur de sa stratégie. La Tunisie table sur un recours massif aux eaux non conventionnelles pour compenser la baisse prévisible des précipitations, estimée entre 9 % et 12 % d’ici 2050.
Concrètement, la capacité nationale de dessalement d’eau de mer devra atteindre 265 millions de m³ par an d’ici 2035. Parallèlement, le taux de réutilisation des eaux usées traitées à des fins agricoles sera porté à 50 %, contre seulement 6 % en 2022 — une multiplication par plus de huit en moins d’une décennie.
Agriculture résiliente : 1,2 million d’hectares à restaurer
Sur le front agricole, l’ambition est de bâtir une filière capable de maintenir la sécurité alimentaire en dépit d’un régime pluviométrique en déclin. Le plan prévoit la restauration de 1,2 million d’hectares de terres dégradées, ainsi que l’adoption de variétés arboricoles tolérantes à la sécheresse pour 40 % des nouvelles plantations.
Ces objectifs s’inscrivent dans une logique de résilience à long terme, visant à découpler la production alimentaire des variations climatiques les plus sévères.
55 milliards de dollars : un financement à 74 % conditionné à l’aide internationale
La mise en œuvre de cette ambition climatique requiert un investissement de 55 milliards de dollars sur la période 2026-2035, soit environ 161 milliards de dinars tunisiens. La répartition se fait entre adaptation (53 %, soit 29 milliards USD) et atténuation (47 %, soit 25 milliards USD).
L’eau et l’assainissement constituent le premier poste d’adaptation avec 10,7 milliards USD, devant l’agriculture et l’alimentation (8 milliards USD). Côté atténuation, le secteur énergétique capte 87 % des besoins, reflétant la nécessité d’accélérer la décarbonation.
La Tunisie s’engage à financer 26 % du plan sur fonds propres (objectifs inconditionnels). Les 74 % restants dépendent de l’appui financier international — un appel à la solidarité que le pays assume pleinement, rappelant qu’il ne représente que 0,07 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Des outils financiers innovants pour drainer les capitaux
Pour mobiliser ces fonds, le gouvernement s’appuie sur trois leviers. D’abord, la taxonomie climatique nationale, fraîchement établie en 2025, qui définit les activités éligibles aux financements verts et offre une boussole aux investisseurs publics et privés.
Ensuite, les mécanismes de l’Article 6 de l’Accord de Paris, notamment les ITMO (crédits carbone échangés entre pays), que la Tunisie entend exploiter pleinement pour monétiser ses réductions d’émissions et attirer des investissements dans les énergies propres.
Enfin, la réforme budgétaire : les enjeux climatiques seront désormais intégrés directement au budget de l’État et au plan de développement 2026-2030, ancrant ainsi la transition dans les arbitrages financiers annuels.
Un signal pour les pays en développement
Au-delà de ses propres frontières, la Tunisie entend envoyer un signal fort : un pays peu émetteur, fortement exposé aux aléas climatiques, peut construire un modèle de développement bas-carbone et résilient. La CDN 3.0 s’inscrit dans le cadre de l’Accord de Paris et répond aux recommandations du premier « bilan mondial » (Global Stocktake) de 2023, qui appelle à un renforcement immédiat de l’ambition climatique pour maintenir le réchauffement sous le seuil de 1,5°C.
