Les relations commerciales entre la Chine et l’Europe franchissent un nouveau cap de tensions. Mercredi, un diplomate chinois en poste à Madrid a publiquement averti que les récentes initiatives de Bruxelles visant à encadrer les investissements chinois en Europe pourraient contraindre Pékin à riposter — en fermant l’accès de son marché aux entreprises européennes.
Une déclaration d’une franchise rare dans les cercles diplomatiques, qui illustre l’ampleur du fossé commercial qui se creuse entre deux des principales puissances économiques mondiales.
Des mots forts prononcés à l’IESE de Madrid
C’est lors d’une table ronde à l’IESE Business School de Madrid que Qu Xun, représentant commercial de l’ambassade de Chine en Espagne, a choisi de sortir du registre feutré habituel de la diplomatie. Selon Reuters, il a déclaré que les « contrôles, limitations et sanctions imposés par l’Europe à la Chine au cours des trois derniers mois » déçoivent profondément Pékin.
« De telles mesures nous poussent à réagir et à fermer la porte. Elles font évoluer la mentalité chinoise », a-t-il ajouté, regrettant que la Chine considère désormais l’Europe comme une région qui s’éloigne de l’« esprit ouvert » qu’elle lui reconnaissait par le passé.
L’Industrial Accelerator Act, détonateur du bras de fer
Au cœur des tensions se trouve une proposition législative de la Commission européenne, formellement présentée le 4 mars dernier : l’« Industrial Accelerator Act » (IAA). Ce texte prévoit une procédure d’approbation préalable pour tout investissement étranger dépassant 100 millions d’euros dans quatre secteurs jugés stratégiques : les batteries, les véhicules électriques, les technologies photovoltaïques solaires et les matières premières critiques.
La cible est implicite mais sans ambiguïté. Le dispositif s’applique uniquement aux investisseurs issus de pays contrôlant plus de 40 % de la capacité de production mondiale dans le secteur concerné — un seuil qui, dans les faits, vise exclusivement la Chine dans chacun de ces quatre domaines.
Des conditions contraignantes pour les capitaux chinois
Les obligations imposées aux investisseurs concernés sont substantielles. Au-delà de l’approbation préalable, l’IAA plafonnerait leur participation à 49 % des droits de vote, imposerait des structures de coentreprise avec des partenaires européens, et exigerait un approvisionnement d’au moins 30 % des intrants de fabrication auprès de fournisseurs établis dans l’UE.
Face à ces contraintes, Pékin a réagi officiellement. Fin avril, le ministère chinois du Commerce a déposé des observations formelles auprès de la Commission européenne, qualifiant la loi de « discrimination institutionnelle » et évoquant des contre-mesures potentielles.
Un signal d’alarme pour les entreprises maghrébines
Au-delà du duel sino-européen, cette confrontation envoie un signal important pour les économies du Maghreb, dont la Tunisie, qui dépendent à la fois des flux d’investissements chinois — notamment dans les énergies renouvelables et les infrastructures — et de leurs échanges commerciaux avec l’Europe.
Une fragmentation accrue des règles d’accès aux marchés entre Pékin et Bruxelles pourrait compliquer le positionnement des pays tiers, contraints de naviguer entre deux blocs aux exigences de plus en plus incompatibles.
Un arsenal réglementaire européen qui s’étoffe
Le Global Times, organe de presse lié à l’État chinois, a rapporté que des analystes considèrent l’IAA comme un élément d’un dispositif plus large ciblant la Chine, comprenant également le Règlement sur les subventions étrangères — déjà utilisé pour enquêter sur des constructeurs de trains et de turbines éoliennes — et le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières.
Ce dernier, entré progressivement en vigueur depuis 2023, impose une tarification carbone sur certaines importations, pénalisant de facto les industriels chinois dont les émissions restent élevées.
Entre dialogue et escalade, l’Europe face à un choix stratégique
Le ton employé par le diplomate chinois à Madrid révèle une réalité que Bruxelles ne peut plus ignorer : les mesures protectionnistes de l’UE, même présentées sous l’angle de la souveraineté industrielle, alimentent une dynamique de rétorsion susceptible d’affecter des pans entiers des exportations européennes vers la Chine.
Alors que les négociations commerciales transatlantiques se poursuivent en parallèle dans un contexte de tensions avec Washington, l’Europe se trouve à la croisée des chemins : protéger ses industries stratégiques sans déclencher une guerre commerciale sur deux fronts simultanément.
