Taylan Suer (PMI Maghreb) : « Les alternatives sans fumée doivent être accessibles à tous les fumeurs tunisiens »

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Entretien avec Taylan Suer, Président de PMI Maghreb

À Rabat, PMI a réuni plus de 100 décideurs du Maghreb pour débattre de la transformation de l'industrie du tabac. Taylan Suer, Président de PMI Maghreb, expose les conditions nécessaires pour faire des alternatives sans fumée une réalité accessible en Tunisie.

Technovation Rabat, organisé par PMI, place l’innovation et la transformation au cœur de ses priorités. Quelle est l’ambition profonde derrière cet événement et comment peut-il concrètement contribuer à faire avancer la réflexion en matière de santé publique et accélérer l’adoption de solutions innovantes en Tunisie et dans notre région ?

Nous organisons aujourd’hui l’événement Technovation au Maroc, avec plus de 100 invités venus de différents pays dont la Tunisie, la Libye et le Sénégal pour discuter de l’amélioration de la santé publique, et plus spécifiquement de l’industrie du tabac et de la nicotine. Je dirais qu’il existe une réelle dynamique de transformation actuellement.

La première raison est qu’il y a dix ans, la réduction des risques liés à la nicotine n’était discutée que dans de très petits cercles : experts, scientifiques et industriels. Aujourd’hui, ce débat est beaucoup plus large. Les gouvernements en parlent, les communautés médicales et scientifiques s’y engagent de plus en plus, les médias participent au débat, et surtout, les consommateurs ont accès à différents produits. C’est en soi un premier signal.

La deuxième chose concerne la réglementation et les politiques de santé publique. Permettez-moi d’expliquer brièvement ce que j’entends par leviers de santé publique dans le domaine du tabac et de la nicotine. Le premier levier est la prévention : la meilleure chose qu’une personne puisse faire, c’est de ne jamais commencer à fumer. Mais beaucoup de gens fument déjà. C’est pourquoi le deuxième levier entre en jeu : l’arrêt du tabac. Pour ceux qui fument, la meilleure solution reste d’arrêter complètement. Mais là encore, beaucoup n’y parviennent pas. C’est alors le troisième levier qui intervient : la réduction des risques. Pour ceux qui ne parviennent pas à arrêter malgré tous les efforts et continuent de fumer des cigarettes, il existe désormais de meilleures alternatives pour délivrer la nicotine. Et aujourd’hui en Tunisie, il y a encore des millions de fumeurs, et nous pouvons leur offrir de meilleures alternatives pour qu’ils délaissent la cigarette. Pour cela, il est très important que les décideurs politiques élaborent des cadres réglementaires davantage fondés sur des données probantes et tournés vers l’avenir, afin de permettre la commercialisation de ces produits sur les marchés.

Le dernier point que je mentionnerais est l’adoption de l’innovation. Dans notre région du monde le grand Maghreb nous constatons que les consommateurs sont ouverts à l’innovation. Si l’on regarde les solutions numériques, le e-commerce, les gens adoptent volontiers ces évolutions. Il en va de même pour l’innovation dans le tabac et la nicotine. L’élément le plus important est de fournir au consommateur la bonne information, de rendre ces produits disponibles, puis de travailler ensemble sur des cadres réglementaires pour faire avancer ce débat.

Pour conclure : en sommes-nous arrivés là ? Pas tout à fait. Il y a une bonne dynamique, mais il reste encore beaucoup à faire, car la sensibilisation, l’accessibilité selon les marchés, et la réglementation évoluent à des vitesses différentes. Mais c’est normal, car pour progresser, nous avons besoin d’un débat où les différents acteurs de la chaîne de valeur se réunissent, discutent et se concentrent sur les résultats, sur l’impact, et sur la façon d’améliorer concrètement la santé publique dans le domaine du tabac et de la nicotine. Donc oui, il y a une bonne dynamique, mais le chemin est encore long. Nous sommes au début de ce parcours.

Lors de votre intervention, vous avez insisté sur le passage de la vision à l’impact concret. Sur le terrain, quels signes concrets démontrent aujourd’hui que cette dynamique se traduit par un changement réel, au-delà de l’intention initiale ? Et quels leviers clés doivent être renforcés pour faciliter l’adoption de ces solutions alternatives ?

C’est une question très importante, car nous ne parlons pas seulement d’ambition ou de théorie ici, mais d’impact réel, de choses qui se passent réellement sur les marchés. Avant de parler de ces réalités, laissez-moi d’abord poser ceci : la réglementation, comme je l’ai mentionné, est essentielle pour amener ces produits aux consommateurs. C’est la pierre angulaire, car sans elle, nous ne pourrions même pas parler d’innovation ou de meilleurs résultats, et nous ne donnerions pas le choix aux consommateurs.

Maintenant, regardons la réalité sur le terrain. Prenons l’exemple de la Tunisie. Il y a quatre éléments très importants pour l’accessibilité aux alternatives sans fumée dans le pays.

Le premier est la sensibilisation : les consommateurs adultes, les fumeurs, doivent savoir que ces produits alternatifs existent. C’est la première étape.

La deuxième est l’acceptabilité : aujourd’hui, ils fument encore des cigarettes. Pour qu’ils passent à une alternative, il faut qu’ils trouvent le goût, le rituel et l’expérience suffisamment satisfaisants pour véritablement essayer, puis utiliser ces produits de façon continue.

La troisième est la disponibilité : il faut s’assurer que ces produits sont disponibles partout dans le pays, et non dans des lieux restreints ou sélectifs, afin que, une fois pleinement adopté, le consommateur puisse continuer à acheter et utiliser ces produits.

Et enfin, un point très important pour la Tunisie : l’accessibilité financière. Ces produits innovants ne devraient pas être réservés uniquement aux classes socio-économiques supérieures. Aujourd’hui, ils sont positionnés sur les segments moyen et premium, pour une raison précise : dans l’industrie du tabac en Tunisie, il existe un monopole, la Régie, qui ne permet pas aux marques internationales de proposer des produits sur le segment bas de gamme. Et je comprends cette logique — j’ai moi-même travaillé au Liban auparavant, un autre marché à monopole. La question clé est donc : comment pouvons-nous nous asseoir ensemble et créer un cadre gagnant-gagnant, afin que la Régie et le gouvernement comprennent les bénéfices de rendre ces meilleures alternatives nicotiniques accessibles également aux consommateurs à revenus ou pouvoir d’achat limités ? Je pense que nous avons de bonnes discussions en cours pour concevoir comment mieux accéder à ce segment bas de gamme en Tunisie également. C’est un élément fondamental de l’impact réel que nous observons sur le marché.

L’autre impact concerne l’adéquation culturelle. Dans notre région du monde, fumer n’est pas une expérience individuelle, c’est une expérience partagée. On le voit dans les cafés, le soir lorsque les gens regardent le football, même pendant les nuits du Ramadan, lorsqu’après la rupture du jeûne les gens se retrouvent pour fumer. C’est donc un événement social. Et toute nouvelle alternative ou innovation doit être socialement acceptable. On ne peut pas attendre d’un consommateur qu’il sorte de son cercle social pour essayer un produit. Il faut amener cette innovation d’une manière localisée et acceptable, en phase avec les attentes gustatives du consommateur de chaque pays. C’est donc un deuxième pilier très important.

Et le dernier point que je mentionnerais est l’accès à une information claire et fondée sur des preuves scientifiques. Car sans cela, beaucoup de désinformation s’installe, beaucoup de mythes et pas seulement pour le tabac. Si l’on regarde d’autres domaines comme les vaccins, la santé mentale, le diabète, la nutrition : lorsqu’il n’y a pas de communication scientifique claire, bien comprise et fondée sur des preuves à destination du consommateur, celui-ci se retrouve confus. Et face à la confusion, on retombe dans l’habitude que l’on a déjà, c’est-à-dire fumer. C’est pourquoi il est très important que le consommateur tunisien ; qui est éduqué, ouvert aux nouvelles tendances et disposé à écouter, en particulier les communautés médicale et scientifique, dans ses décisions de vie ; puisse avoir accès à cette information. Je crois que c’est un autre domaine qui progresse bien, et nous devrions élargir ce débat et rendre cette information accessible à tous.

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