L’annonce est tombée mercredi. L’italien Bancomat, l’espagnol Bizum, le paneuropéen EPI Company (porteur de Wero), le portugais SIBS-MB WAY et le scandinave Vipps MobilePay ont officialisé leur alliance. Ensemble, ils revendiquent environ 130 millions d’utilisateurs répartis dans 13 pays, soit plus de 70 % de la population de l’Union européenne et de la Norvège, d’après Reuters.
Cinq champions nationaux, un seul hub d’interopérabilité
Jusqu’ici, chacun de ces systèmes excellait sur son marché, mais fonctionnait en vase clos. L’ENP doit lever cette frontière. La coentreprise exploitera un hub d’interopérabilité commun, une couche technique partagée qui relie les plateformes participantes. Elle s’appuie sur des standards européens et sur des virements instantanés de compte à compte, sans recours à un réseau de cartes.
Le projet prolonge un mémorandum d’entente signé par les partenaires en février 2026. Il transforme une déclaration d’intention en structure opérationnelle.
Un calendrier en trois temps, avec 2027 pour horizon
Le déploiement sera progressif. Les paiements transfrontaliers entre particuliers ouvriront la marche. Viendront ensuite les transactions d’e-commerce, puis les paiements en point de vente, terrain historique des cartes bancaires. Le réseau doit être opérationnel à partir de 2027.
Cet ordre est pragmatique. Les transferts entre particuliers permettent de roder l’infrastructure avant d’affronter le commerce, où l’adhésion des marchands et des consommateurs reste l’épreuve décisive.
Visa et Mastercard : une dépendance devenue enjeu stratégique
Derrière l’initiative, une préoccupation de fond. Visa et Mastercard traitent aujourd’hui près des deux tiers des paiements par carte dans l’UE. Les Européens s’inquiètent qu’à terme, l’administration Trump puisse restreindre l’accès aux réseaux financiers américains, ce qui placerait une partie de leur économie dans une position de vulnérabilité.
Les institutions européennes ont pris le sujet en main. La Banque centrale européenne a dévoilé plus tôt cette année une feuille de route pour renforcer la souveraineté des paiements. Elle poursuit en parallèle le projet d’euro numérique, dont le lancement est prévu en 2029. L’ENP vient compléter ce dispositif côté initiative bancaire et privée.
Pour les marchés voisins de l’Europe, dont ceux du Maghreb, étroitement liés aux flux commerciaux et financiers du continent, cette recomposition des rails de paiement mérite d’être suivie de près.
Gouvernance : parts égales, marques préservées
Les cinq fondateurs détiendront des participations égales et piloteront ensemble l’évolution des fonctionnalités et l’élargissement de la base de membres. L’architecture repose sur un principe clé : chaque réseau conservera sa marque et son expérience utilisateur. Un utilisateur de Bizum ou de MB WAY ne changera donc pas d’application.
Côté soutiens, le capital de Wero réunit déjà de grandes banques européennes, dont BNP Paribas, Deutsche Bank, ING Group et Société Générale, ainsi que les processeurs de paiement Nexi et Worldline. D’autres systèmes européens sont invités à rejoindre le réseau.
Pour Fabrizio Burlando, PDG de Bancomat, cité par Il Sole 24 Ore, l’initiative marque « une avancée concrète vers un système de paiement européen plus intégré et plus autonome ». Il affirme que l’ENP conjuguera « innovation, interopérabilité et résilience » et renforcera le rôle des banques européennes dans les paiements numériques.
Un pari de long terme face à des acteurs installés
Le chemin reste long. L’ENP n’a pas, pour l’instant, l’envergure des géants qu’elle vise, et le succès dépendra de sa capacité à convaincre commerçants, banques et consommateurs d’adopter un réflexe de paiement alternatif.
Mais pour les décideurs européens, l’enjeu dépasse la concurrence commerciale. Il s’agit de garantir que l’infrastructure financière du continent ne repose pas sur une poignée de prestataires étrangers. Les prochains mois diront si l’élargissement à d’autres réseaux fera de l’ENP un véritable standard européen.
