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Réformes économiques : l’UE engage sa plus grande refonte en une décennie pour combler son retard sur les États-Unis et la Chine

Dix ans après le Brexit, l'Union européenne engage des changements structurels d'une ampleur inédite pour préserver sa place dans un ordre mondial recomposé. Guidée par le plan Draghi, elle révise ses règles de concurrence, rapproche ses marchés financiers et construit des pare-feux commerciaux face à la montée en puissance de la Chine. Sans réformes, elle risque d'accuser un retard de 7 000 milliards de dollars sur la production américaine à l'horizon 2040, selon Bloomberg Economics.

7 000 milliards de dollars : le coût de l’inaction selon Bloomberg Economics

Le chiffre est brutal. Sans réformes structurelles, l’Union européenne pourrait accuser un retard de 7 000 milliards de dollars sur la production américaine d’ici 2040 — soit le double de l’écart actuel entre les deux blocs. C’est ce que chiffre Bloomberg Economics dans une analyse publiée cette semaine, qui fait figure d’électrochoc pour les capitales européennes.

À l’inverse, si l’Europe met en œuvre les recommandations du rapport Draghi — en mobilisant notamment 1 200 milliards de dollars d’investissements annuels dans les technologies numériques, les énergies propres et la défense — cet écart projeté pourrait être réduit de près de moitié, à 3 800 milliards de dollars.

« Ce qui est en jeu, c’est la capacité de l’Europe à demeurer une puissance économique et géopolitique », résume Simona Delle Chiaie, économiste en chef pour la zone euro chez Bloomberg Economics. « L’Europe perd du terrain en raison de sa faible productivité et de son incapacité à faire passer l’innovation à l’échelle. »

Fusions et marchés de capitaux : Bruxelles lâche du lest sur la concurrence

Le 30 avril, la Commission européenne a publié un projet de révision en profondeur de ses lignes directrices sur les concentrations. Le texte, soumis à consultation publique, introduit un cadre dit de « théorie des avantages » : les gains d’efficacité démontrés par les entreprises candidates à la fusion pèseront désormais davantage dans l’évaluation des opérations. Un virage notable, après des années de blocages européens perçus comme un frein à la constitution de champions industriels capables de rivaliser à l’échelle mondiale.

L’effet est déjà perceptible. UniCredit est sur le point de finaliser une prise de contrôle hostile de la Deutsche Commerzbank, tandis que SFR a accepté de se vendre à des opérateurs concurrents. Dans l’aérospatiale, Leonardo attend le feu vert réglementaire pour un projet spatial paneuropéen impliquant Airbus et Thales — une consolidation que Bruxelles aurait difficilement avalisée il y a encore trois ans.

Parallèlement, les six plus grandes économies du bloc ont formé un front uni en faveur de l’intégration des marchés de capitaux. L’objectif : centraliser la supervision financière et faciliter l’accès transfrontalier aux fonds d’investissement. Un accord est visé d’ici la fin de l’année — une échéance ambitieuse pour un chantier que l’UE tente d’avancer depuis des décennies.

Le plan Draghi, boussole d’une Europe qui se cherche

L’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi a remis en septembre 2024 un rapport fleuve sur la compétitivité européenne, commandé par la Commission von der Leyen. Ses recommandations — réduire la dépendance énergétique, combler le retard technologique, massifier les investissements — sont désormais la feuille de route officieuse de Bruxelles. Elles inspirent directement les révisions réglementaires en cours sur les fusions, les marchés financiers et la politique industrielle.

L’ancienne commissaire à la Concurrence Margrethe Vestager, qui aura pesé pendant une décennie sur les grandes affaires tech européennes, a formulé l’enjeu identitaire de la transformation en cours : « Il ne s’agit pas de devenir plus chinois ou plus américain. Il s’agit pour l’Europe de devenir une meilleure version d’elle-même. »

Des obstacles structurels qui freinent la mise en œuvre

Les ambitions butent sur des résistances profondes. L’Allemagne continue de s’opposer à l’émission de dette commune au niveau européen — une ligne rouge de Berlin qui bloque tout projet de grand emprunt commun à la Hamiltonian américaine. Dans le domaine de l’intelligence artificielle, les capitaux-risqueurs continuent massivement de s’orienter vers les États-Unis, faute d’un écosystème européen capable d’absorber des tours de table comparables.

Le Fonds monétaire international a par ailleurs estimé que la fragmentation persistante du marché intérieur européen crée des barrières équivalant à des droits de douane de 44 % pour les biens et de 110 % pour les services — un handicap considérable pour des entreprises cherchant à opérer à l’échelle continentale.

Le ministre allemand des Finances Lars Klingbeil a reconnu l’écart entre la lucidité du diagnostic et la lenteur de l’exécution : « Ce n’est pas la lucidité qui manque en Europe, c’est la mise en œuvre. » Une formule qui résume à elle seule le paradoxe européen : une vision partagée, mais des mécanismes de décision qui restent les principaux obstacles à leur propre ambition.