Ce n’est pas un hasard si Ferrari a choisi Rome, capitale des arts et symbole de l’Italie éternelle, pour lever le voile sur sa première voiture entièrement électrique. La Luce — « lumière » en italien — n’est pas simplement un nouveau modèle : c’est le signal que le constructeur de Maranello accepte, à ses conditions, l’inévitable bascule de l’industrie automobile vers l’ère électrique.
Soixante-dix-huit ans après la fondation de Ferrari, la rupture avec la mécanique à combustion interne est désormais officielle. Et elle arrive sous la forme d’un grand tourisme quatre places hors de portée de l’immense majorité des acheteurs.
Luce : quand le cheval cabré tourne la page du thermique
La Luce concentre ce que Ferrari sait faire de mieux : des performances d’hypercar dans une carrosserie qui n’attire pas l’attention pour de mauvaises raisons. Le tout électrique, ici, n’est pas une contrainte marketing — c’est un choix technique poussé à l’extrême.
Des chiffres de hypercar pour un positionnement hors catégorie
La mécanique parle d’elle-même : quatre moteurs électriques combinés dépassant les 1 000 chevaux, un 0 à 100 km/h abattu en 2,5 secondes, une batterie de 122 kWh garantissant plus de 530 kilomètres d’autonomie selon le cycle WLTP. L’architecture 880 volts, compatible avec la charge rapide en courant continu jusqu’à 350 kW, permet de retrouver une autonomie substantielle en quelques dizaines de minutes.
Avec un prix de départ supérieur à 500 000 euros, la Luce s’impose immédiatement comme l’un des véhicules électriques de série les plus chers jamais mis en vente. Ce positionnement n’est pas une anomalie : il est le socle de l’identité de la marque au cheval cabré.
L’intérieur signé Jony Ive : le refus délibéré de l’écran-roi
Là où Tesla et ses concurrents ont généralisé la dalle tactile géante comme centre névralgique du tableau de bord, Ferrari a délibérément choisi l’inverse. L’habitacle de la Luce a été co-conçu avec LoveFrom, la firme créative cofondée par Jony Ive, l’architecte des designs iconiques d’Apple — l’iPhone, l’iMac, l’iPod.
Le résultat privilégie les commandes physiques, la matière noble et la précision tactile aux menus déroulants. C’est un manifeste autant qu’un intérieur : Ferrari affirme que le luxe n’a pas à se soumettre à l’esthétique du logiciel.
Les retours des clients sur cette approche ont été « très positifs », selon les propres termes du PDG Benedetto Vigna lors d’une déclaration en février dernier. Les précommandes ont été ouvertes dès mars, et les premières livraisons sont prévues pour octobre 2026.

Une stratégie électrique revue à la baisse, assumée comme un choix
La cérémonie romaine de ce lundi vient clore un processus de dévoilement progressif initié en octobre 2025 avec la présentation de l’architecture technique, puis poursuivi en février 2026 avec la révélation de l’habitacle et du nom définitif. Mais derrière cette mise en scène maîtrisée se cache un repositionnement stratégique significatif.
De 40 % à 20 % : le recalibrage silencieux de 2025
Lors de sa journée investisseurs d’octobre 2025, Ferrari a réduit de moitié son objectif de véhicules 100 % électriques pour 2030 : de 40 %, annoncés en grande pompe en 2022, la part du tout-électrique dans la gamme est descendue à 20 %. Le reste sera partagé à égalité entre motorisations thermiques et hybrides.
La direction de Ferrari qualifie ce recalibrage d’approche « centrée sur le client ». Traduction : la clientèle fortunée de la marque n’est pas encore prête à basculer en masse dans l’électrique. Cette prudence est partagée par d’autres constructeurs premium, confrontés à la réticence de leurs acheteurs les plus fidèles face aux contraintes de charge.
Pour Benedetto Vigna, la philosophie est claire : l’électrification demeure « un moyen, pas une fin ». Ferrari ne fabrique pas des voitures pour répondre à des quotas réglementaires — elle fabrique des émotions. La Luce est conçue pour prouver que ces deux ambitions peuvent coexister.
Un baromètre pour toute l’industrie automobile de luxe
Les analystes anticipent que la Luce représentera environ 5 % des ventes de Ferrari lors de sa première année de commercialisation, un volume comparable à celui des éditions spéciales limitées habituellement produites par la marque. Ce chiffre est révélateur : Ferrari ne cherche pas à s’imposer sur le marché de masse de l’électrique, mais à valider le concept à grande valeur ajoutée.
Ce que la Luce représente pour l’ensemble de l’industrie dépasse le cadre du segment ultra-luxe. Si Ferrari — symbole absolu du moteur à combustion — parvient à convaincre ses clients les plus conservateurs qu’une hypercar électrique mérite le détachement d’un chèque à six chiffres, l’argument marketing sera imparable pour l’ensemble de la filière.
Maranello s’équipe : le nouvel « e-building » entre en scène
La production de la Luce sera assurée depuis le siège historique de Ferrari à Maranello, au sein d’un nouvel espace dédié baptisé « e-building ». Cette infrastructure accueillera à la fois l’assemblage du grand tourisme électrique et la fabrication des composants hybrides et thermiques — signal que Ferrari ne jette pas ses héritages par-dessus bord, mais les fait coexister avec la modernité.
En choisissant Rome pour sa première mondiale et Maranello pour sa production, Ferrari affirme une continuité : celle d’une maison qui évolue sans renier ce qui l’a rendue légendaire. La lumière, cette fois, vient de l’électron. Mais la flamme, elle, reste italienne.
