Engrais, énergie et géopolitique : comment la crise au Moyen-Orient fragilise l’agriculture et la sécurité alimentaire dans le monde arabe

Date:

La crise géopolitique au Moyen-Orient, notamment les tensions autour du détroit d'Ormuz, entraîne une hausse des coûts énergétiques qui se répercute directement sur les engrais azotés. Résultat : une pression croissante sur la production agricole et la sécurité alimentaire dans les pays arabes.

Un thermomètre des crises mondiales

Les engrais ne sont plus un simple intrant agricole. Ils sont devenus un révélateur des fractures du système économique mondial. Dans un contexte de tensions géopolitiques aiguës, avec notamment les répercussions de l’attaque américano-israélienne contre l’Iran le 28 février 2026, les marchés des engrais subissent des pressions inédites — et le monde arabe en paie un prix particulièrement lourd.

C’est ce qu’analyse Ridha Al-Jammeli, expert en engrais, dans une interview accordée à l’Agence Tunis Afrique Presse (TAP). Son constat est sans ambiguïté : les engrais azotés, piliers de la production céréalière mondiale, sont désormais organiquement dépendants des fluctuations des marchés énergétiques.

Le gaz naturel, nerf de la guerre des engrais

L’industrie des engrais azotés repose sur le gaz naturel à double titre : comme source d’énergie et comme matière première. Selon Al-Jammeli, cette ressource représente entre 60 et 80 % du coût total de production. Une donnée qui suffit à expliquer la mécanique de transmission des chocs.

« Toute hausse des prix du gaz entraîne quasi immédiatement une augmentation des coûts de production, poussant les fabricants à relever leurs prix ou à réduire leur output », souligne-t-il. L’Europe en a déjà fait l’amère expérience : plusieurs usines d’engrais ont été partiellement ou totalement fermées ces dernières années, contractant l’offre mondiale et faisant grimper les prix sur les marchés internationaux.

Le détroit d’Ormuz : un verrou sur l’alimentation mondiale

La perturbation des couloirs maritimes stratégiques aggrave encore la situation. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part considérable du commerce énergétique mondial, constitue un point de vulnérabilité critique. Toute menace sur cette artère produit ce qu’Al-Jammeli qualifie de « choc double » : hausse simultanée des prix de l’énergie et des coûts de transport et d’assurance.

Les répercussions touchent aussi le transport de matières premières indispensables à la production d’engrais, notamment le soufre, dont l’acheminement repose quasi exclusivement sur le fret maritime. Dans ce système mondialisé, une crise locale se transforme rapidement en perturbation globale — et les marchés financiers amplifient encore l’effet, la simple menace de fermeture d’un couloir suffisant à déclencher des mouvements spéculatifs.

Des impacts différenciés dans le monde arabe

Les pays arabes ne sont pas tous logés à la même enseigne, mais aucun n’est épargné.

En Tunisie, la crise est tangible sur le terrain agricole. Des perturbations dans l’approvisionnement en engrais azotés ont déjà été enregistrées ces dernières saisons, semant l’inquiétude chez les agriculteurs. Al-Jammeli pointe l’interaction de plusieurs facteurs : hausse des prix mondiaux, fragilité des chaînes d’approvisionnement et contraintes budgétaires de l’État, qui peine à importer en temps voulu. Résultat : un retard dans l’utilisation des intrants, avec des effets négatifs mesurables sur la production céréalière.

Au Maroc, premier exportateur mondial d’engrais phosphatés, l’exposition est plus indirecte mais réelle. Le pays reste tributaire des importations de soufre, le rendant sensible aux turbulences du transport maritime international.

En Égypte et dans les autres pays importateurs, la dynamique est plus directe : la hausse des prix des engrais se répercute sur les coûts de production agricole, puis sur les prix alimentaires — dans des économies déjà fragilisées par l’inflation et la pression sur les budgets publics.

Une spirale qui menace les rendements agricoles

Les experts sont formels : la hausse des prix des engrais dégrade la production agricole de manière systémique. Face à des coûts qui s’envolent, les agriculteurs réduisent leurs apports en intrants. Les rendements baissent. Selon les estimations, la productivité des cultures stratégiques comme le blé ou le maïs pourrait reculer de 10 à 30 %.

Cette pression financière modifie également la structure des cultures : les agriculteurs se tournent vers des variétés moins exigeantes en engrais, au détriment de l’équilibre alimentaire. Dans les cas les plus graves, certains abandonnent des surfaces cultivées, accentuant la dépendance aux importations et la pression sur les réserves de devises.

Le secteur de l’élevage n’est pas en reste : la hausse du coût des aliments pour animaux, elle-même liée au renchérissement des intrants, complète un tableau préoccupant. Les experts parlent d’un « cercle vicieux » : moins de production locale, plus d’importations, pression accrue sur la balance des paiements, hausse des prix à la consommation.

Sécurité alimentaire : une équation stratégique

Dans le monde arabe, l’alimentation est une question de stabilité sociale autant qu’économique. L’histoire récente l’a démontré : la hausse des prix des denrées de base peut rapidement devenir un facteur de tensions sociales. La crise des engrais cesse donc d’être un problème sectoriel pour devenir une préoccupation géostratégique.

Plusieurs analystes internationaux soulignent que la vulnérabilité ne tient pas seulement à la pénurie de produits, mais à la structure même d’un système alimentaire mondial hyper-interconnecté, dont la résilience face aux chocs géopolitiques s’est révélée insuffisante.

Vers un modèle agricole hybride

Face à ce constat, Ridha Al-Jammeli défend une approche pragmatique. L’autosuffisance totale est hors de portée pour la plupart des pays arabes, en raison de la rareté de l’eau et des terres agricoles. Mais une stratégie hybride est envisageable : renforcer la production locale des cultures stratégiques, diversifier les sources d’approvisionnement, constituer des stocks tampons et réduire la dépendance aux routes maritimes sous tension.

Il plaide également pour une montée en efficience via les technologies agricoles modernes et le développement d’alternatives aux engrais conventionnels — engrais organiques, ammoniac vert — qui réduiraient la vulnérabilité aux prix du gaz naturel.

La crise actuelle, aussi contraignante soit-elle, pourrait ainsi devenir le catalyseur de réformes structurelles trop longtemps différées dans les politiques agricoles régionales.

À travers le prisme des engrais, c’est toute la fragilité du modèle agro-alimentaire arabe qui se révèle : un agriculteur tunisien, égyptien ou marocain subit les contrecoups de tensions géopolitiques qui se jouent à des milliers de kilomètres de ses champs — et sur lesquelles il n’a aucune prise.

Partager l'article:

Articles Recents

S'abonner

VIDÉOS SPONSORISÉES
VIDÉOS SPONSORISÉES

00:00:30

OPPO Reno12 : L’Alliance Parfaite entre Design, Intelligence Artificielle et Performance

Les séries Reno12 d'OPPO marquent une avancée significative dans le domaine de la photographie mobile grâce à l'intégration poussée de l'intelligence artificielle.
00:02:15

Abdelaziz Makhloufi, PDG de Cho Group, met en lumière l’excellence de l’huile d’olive tunisienne sur BFM Business

Fort de son expertise reconnue dans le secteur oléicole, Abdelaziz Makhloufi, Président-directeur général du groupe Cho, a saisi l'opportunité de l'émission BFM Business pour promouvoir l'huile d'olive tunisienne à l'échelle internationale.
00:00:32

Lancement du nouveau Huawei Nova Y61

Huawei Consumer Business Group annonce le lancement du HUAWEI nova Y61, le plus récent smartphone de la série HUAWEI nova Y.

CONTENUS SPONSORISÉS
CONTENUS SPONSORISÉS

POESAM 2026 : Orange Tunisie et le PNUD couronnent CHITELIX et primes l’entrepreneuriat féminin

156 candidatures, six finalistes, trois lauréats : CHITELIX, PigmentOCO et HandiSuccess International représenteront la Tunisie à la finale internationale du POESAM et concourront pour des dotations allant jusqu'à 25 000 euros.
00:00:04

Genesis G70 : la berline sportive sacrée « Best Smart Luxury Vehicle 2026 » par CarGurus

La Genesis G70 est nommée Best Smart Luxury Vehicle 2026 par CarGurus, une distinction qui récompense l'équilibre entre performances, technologie utile et design chez la berline sud-coréenne.

Crédits sur l’honneur : la BCT impose la digitalisation totale des demandes dès le 1er octobre 2026

Nouvelle étape dans la digitalisation du financement tunisien : la BCT encadre par circulaire les crédits sur l'honneur, avec plateforme électronique obligatoire, horodatage et suivi centralisé des dossiers, en vigueur le 1er octobre 2026.

Samsung Galaxy Buds4 Pro : les écouteurs Hi-Fi récompensés par l’EISA 2026-2027

Récompensés par l’EISA, les Galaxy Buds4 Pro misent sur un système audio à deux voies, un son UHQ 24 bits/96 kHz, l’ANC adaptatif et une technologie de réduction du bruit par IA pour proposer une expérience d’écoute et d’appel haut de gamme.

A lire également
A lire également

Crédits sur l’honneur : la BCT impose la digitalisation totale des demandes dès le 1er octobre 2026

Nouvelle étape dans la digitalisation du financement tunisien : la BCT encadre par circulaire les crédits sur l'honneur, avec plateforme électronique obligatoire, horodatage et suivi centralisé des dossiers, en vigueur le 1er octobre 2026.

Dix ans de course dans le désert : comment Assurances BIAT a fait de l’Ultra Mirage El Djérid un totem RSE

L'Ultra Mirage El Djérid fête ses dix ans avec un record de participation et une nouvelle épreuve de 162 km. Derrière la performance sportive, l'événement illustre comment un partenariat long terme peut ancrer une marque dans un territoire.

Tunisie-Japon : le parc éolien d’El Fahs (75 MW) sélectionné pour une subvention via le Mécanisme d’échange de crédits carbone

Porté par une coentreprise nippo-norvégienne réunissant Eurus Energy et Scatec, ce projet doit permettre une réduction annuelle de 88 367 tonnes de CO2 et marque une première pour l'éolien tunisien au titre du MCC.

TMM Tunisie : le taux stagne à 7 % en août 2026, une baisse structurelle de 100 points en trois ans

Le TMM tunisien atteint 7 % en août 2026, en très légère hausse mensuelle mais toujours inscrit dans une baisse structurelle de 100 points de base depuis 2023, portée par les assouplissements successifs de la BCT.

AMP Tunisie lance El Llama – TECH’Day 2026, une première journée technique dédiée à la plasturgie industrielle

La plasturgie technique tunisienne aura son propre rendez-vous : AMP Tunisie lance El Llama – TECH'Day, une journée resserrée réunissant experts de SABIC, Mitsubishi Chemicals et Eurotec autour des innovations matières pour l'industrie. (248 car.)

Tunisie-Allemagne : plus de 100 millions d’euros d’accords de coopération signés à Tunis

La Tunisie et l'Allemagne ont scellé lundi à Tunis de nouveaux accords de coopération d'une valeur supérieure à 100 millions d'euros, avec un volet vert de 40 millions d'euros à venir, à l'occasion des 70 ans de leurs relations diplomatiques.

L’ANME lance un cahier des charges carbone pour les entreprises tunisiennes

L'ANME lance un dispositif de comptabilité carbone en trois volets pour accompagner les entreprises tunisiennes vers la conformité MACF/CBAM, avec une subvention FTE couvrant 70% du coût de l'étude.

IPO en Tunisie : 41 introductions en Bourse depuis 2008, la relance espérée en 2026

41 IPO et 1 451 MD levés en 18 ans à la Bourse de Tunis : un bilan contrasté mais un solde net positif. Liquidité abondante, Tunindex en hausse de 44,92 % et taux en baisse : les indicateurs de 2026 plaident pour une relance des introductions en bourse