29,678 milliards de dinars. Ce chiffre, publié discrètement par la Banque centrale de Tunisie le 26 mai 2026, résume à lui seul l’ampleur d’un problème que la Tunisie reporte depuis trop longtemps.
C’est la masse de billets et de pièces qui circule aujourd’hui hors du système bancaire. Pas dans des coffres-forts institutionnels. Pas sur des comptes d’épargne. Dans des tiroirs, des arrière-boutiques et des circuits que l’administration fiscale ne verra jamais.
Les chiffres clés
| 29,678 Mds DT | Billets et pièces en circulation hors banques — mai 2026 (BCT) |
| 23,960 Mds DT | Même indicateur en mai 2025 — base de comparaison |
| +5,718 Mds DT | Progression absolue en douze mois |
| +23,86 % | Taux de croissance annuel de la masse fiduciaire hors banques |
Un an. +23,86 %. Ce n’est pas une tendance. C’est une accélération.
Il y a douze mois, ce même indicateur s’établissait à 23,960 milliards de dinars. La progression atteint donc 5,718 milliards de dinars en une seule année. Pour donner une mesure concrète : c’est davantage que le budget annuel de plusieurs ministères tunisiens réunis.
Pourquoi cet argent fuit-il les banques ?
La réponse de l’économiste Maher Belhadj, auteur d’une étude stratégique commandée par l’Institut tunisien des études stratégiques (ITES), rattaché à la présidence de la République, est sans détour : la pression fiscale excessive a progressivement poussé une partie des acteurs économiques vers l’informel. Pas par culture de la fraude. Par calcul de survie.
Le résultat est une fracture devenue structurelle : d’un côté, les entreprises déclarées, soumises à une imposition directe et prévisible sur leurs revenus. De l’autre, un secteur parallèle prospère, invisible au fisc, exempt de toute contribution. Entre les deux, une concurrence faussée qui pénalise les opérateurs vertueux et décourage l’investissement formel.
Les effets en cascade que personne ne comptabilise
L’inflation de la masse fiduciaire hors banques ne se limite pas à un manque à gagner fiscal. Elle produit une série d’effets systémiques rarement mis en lumière dans le débat public tunisien :
- Les banques manquent de liquidités. L’argent qui dort hors du circuit bancaire est de l’argent qui ne finance pas les crédits aux entreprises, ni les prêts aux ménages.
- La contrebande se nourrit de cash. Les réseaux parallèles fonctionnent précisément parce que les transactions en espèces ne laissent aucune trace.
- Le déficit commercial s’aggrave. Une partie de ces flux finance des importations informelles, contournant les mécanismes de contrôle des changes.
- L’évasion fiscale devient incontrôlable. Sans traçabilité des flux, l’administration fiscale travaille à l’aveugle.
La proposition radicale : changer la monnaie
Maher Belhadj ne se contente pas du diagnostic. Il propose une mesure que peu d’économistes tunisiens ont osé formuler publiquement : le remplacement intégral de la masse fiduciaire — billets et pièces — sur une période maximale de trois mois.
La mécanique est simple dans son principe. La nouvelle monnaie ne peut être obtenue qu’en échangeant l’ancienne via un compte bancaire ou postal. Les liquidités dissimulées doivent donc faire surface ou perdre leur valeur. Parallèlement, les retraits en espèces seraient plafonnés à 500 dinars par jour, forçant l’essentiel des transactions vers la monnaie scripturale.
Des précédents existent. L’Inde, en 2016, a procédé à la démonétisation brutale de 86 % de sa masse fiduciaire. L’opération, chaotique dans son exécution, a néanmoins démontré qu’une telle mesure était techniquement réalisable. Les leçons à en tirer — durée de transition, mécanismes d’accompagnement — sont précisément celles que Belhadj intègre dans ses conditions.
Réformer l’impôt pour rendre le formel désirable
La contrainte seule ne suffira pas. C’est pourquoi Belhadj articule la mesure monétaire à un volet incitatif : permettre aux ménages et aux salariés de déduire leurs charges d’investissement et de consommation durable directement de leur assiette imposable, avec remboursement du trop-perçu par l’administration fiscale.
Sur le foncier, la proposition est tout aussi précise : plafonner l’impôt sur les revenus locatifs à 10 % et rendre obligatoire le paiement des loyers par virement bancaire. Deux mesures qui sortiraient une large partie du marché immobilier locatif de l’opacité dans laquelle il prospère aujourd’hui.
Ce que disent les chiffres, en définitive
29,678 milliards de dinars. Ce n’est pas seulement de l’argent qui échappe au fisc. C’est de l’argent qui échappe à l’économie productive, aux banques, aux investissements publics, aux transferts sociaux. C’est, in fine, de l’argent qui manque aux catégories les plus vulnérables — celles qui ne peuvent pas se permettre de jouer hors des règles.
