Un fumeur sur deux mourra du tabac. Partout au Maghreb, un quart des élèves de moins de 20 ans fume déjà. Et pourtant, sur les 53 centres de sevrage officiellement recensés en Algérie, trois seulement fonctionnent réellement. Ce décalage entre l’ampleur du problème et la modestie des réponses est au cœur du débat que la plateforme médicale Med.TN a organisé à Tunis le 2 juin 2026, à l’occasion de la Journée mondiale sans tabac.
Réunissant des épidémiologistes, cardiologues et pneumologues d’Algérie, de Tunisie et de Libye, la rencontre a pris la forme d’un diagnostic régional partagé. Le constat est unanime : les déterminants du tabagisme débordent les frontières nationales, tout comme ses conséquences sanitaires et économiques. Les politiques isolées ont montré leurs limites. Une approche coordonnée entre les trois pays s’impose.
LES CHIFFRES CLÉS
8 millions de décès par an dans le monde liés au tabac (OMS)
1,3 milliard de fumeurs actifs, dont 80 % dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires (OMS)
25 % des élèves de 11 à 19 ans consomment du tabac en Algérie (Pr. Bouaoud)
18 % des professionnels de santé algériens fument (Pr. Bouaoud)
26 % des travailleurs tous secteurs confondus au Maghreb (données terrain)
63–75 % des fumeurs libyens déclarent vouloir arrêter (Dr. Mesrati)
1$ investi en prévention = jusqu’à 100$ économisés en soins cardiovasculaires et respiratoires (Pr. Bouaoud)
Une épidémie qui commence trop tôt
La tendance qui alarme le plus les experts n’est pas le volume global des fumeurs, mais l’âge d’initiation. Selon la professeure Souad Bouaoud, épidémiologiste hospitalo-universitaire algérienne, l’entrée dans le tabagisme se produit parfois avant l’âge de dix ans au Maghreb — une réalité invisible dans les statistiques officielles, souvent construites à partir des seules déclarations des adultes.
Les adolescents scolarisés constituent la population la plus exposée. Un quart des élèves algériens âgés de 11 à 19 ans consomment du tabac sous l’une de ses formes. Ce taux tombe à 9 % dans l’enseignement supérieur, mais masque une réalité genrée que les enquêtes de terrain révèlent progressivement : la consommation féminine, longtemps dissimulée par le tabou social, progresse — notamment dans les milieux universitaires.
Ce que ces chiffres mettent en lumière, c’est la fenêtre d’intervention : si l’on ne cible pas les jeunes en cours de construction identitaire, aucune politique de sevrage n’aura d’effet structurel à long terme. La prévention primaire — agir avant l’entrée dans la dépendance — reste la priorité absolue des experts présents.
“ Un investissement dans la prévention produit un effet multiplicateur considérable : un dollar investi permet d’économiser jusqu’à cent dollars dans la prise en charge des maladies cardiovasculaires et respiratoires. ”
— Pr. Souad Bouaoud, épidémiologiste, Algérie
La fiscalité : levier efficace mais insuffisant seul
Parmi les outils de régulation économique, la taxation du tabac fait consensus scientifique. Le docteur Dhaker Lhidheb, cardiologue et ancien professeur à la faculté de médecine de Tunis, confirme son efficacité démontrée — à une condition essentielle : qu’elle soit harmonisée à l’échelle régionale.
Or, les écarts de taxation entre la Tunisie, l’Algérie et la Libye alimentent un marché informel transfrontalier considérable. Augmenter le prix du tabac dans un seul pays revient à déplacer la consommation vers des circuits parallèles, sans réduire l’exposition globale. La contrebande régionale de cigarettes est aujourd’hui une réalité documentée, qui neutralise une partie des efforts nationaux.
“ Nous faisons face aux mêmes maladies, aux mêmes comportements et aux mêmes addictions. C’est donc la cohérence de notre réponse collective qui déterminera son efficacité. ”
— Dr. Dhaker Lhidheb, cardiologue, Tunisie
La solution passe donc par une coordination fiscale entre les trois pays — un chantier politiquement complexe, mais économiquement et sanitairement incontournable. L’harmonisation des prix permettrait aussi de rationaliser les ressources affectées au contrôle aux frontières.
Savoir ne suffit pas : le sevrage, parent pauvre des politiques publiques
L’un des constats les plus frappants de la conférence tient en une phrase : plus de 95 % des fumeurs connaissent les dangers du tabac. Pourtant, une large majorité déclare ne pas disposer des moyens concrets pour arrêter. La connaissance du risque ne produit pas, à elle seule, un changement de comportement. La dépendance nicotinique est une maladie chronique qui nécessite une prise en charge structurée.
En Algérie, l’écart entre l’affichage institutionnel et la réalité opérationnelle est saisissant : 53 centres de sevrage existent sur le papier, trois fonctionnent réellement. Le manque de personnel formé, de moyens et de coordination entre les structures de santé primaire et les services spécialisés explique ce décrochage.
En Libye, la situation est encore plus contrainte. Le docteur Hassan Mesrati, pneumologue, décrit un environnement marqué par la faiblesse des campagnes de sensibilisation, la persistance de la publicité sur les points de vente, et des contraintes sécuritaires qui limitent l’action sanitaire de terrain. Malgré cela, 63 à 75 % des fumeurs libyens interrogés déclarent vouloir arrêter — un potentiel de sevrage considérable, encore largement sous-exploité faute d’une offre de soins adaptée.
Cigarette électronique et réduction des risques : le débat s’ouvre
La question des alternatives au tabac combustible a occupé une place croissante dans les échanges. Les trajectoires de pays comme la Suède, le Japon et le Royaume-Uni ont été examinées comme sources d’enseignement — non comme modèles à reproduire mécaniquement.
La Suède a atteint un taux de tabagisme inférieur à 5 %, combinant politiques strictes, prévention et accès large aux sachets de nicotine. Le Japon a connu une mutation progressive vers les produits sans combustion depuis 2014, moins comme rupture que comme évolution des comportements. Le Royaume-Uni a intégré la cigarette électronique comme outil de sevrage encadré, tout en interdisant son accès aux jeunes et en allant jusqu’à interdire la vente aux personnes nées après 2008.
Dans ce débat, le docteur Lhidheb a apporté un éclairage clinique précis, à rebours des positions dogmatiques. Il fait valoir qu’après une intervention cardiaque — pose d’un stent, angioplastie — demander à un patient de marcher est un impératif thérapeutique. Mais si ce patient continue à fumer, l’effort physique lui est impossible. La cigarette électronique, dont le risque est estimé environ 90 % inférieur à celui du tabac classique, peut alors constituer une étape transitoire qui rend possible la reprise d’activité physique, et donc la récupération.
“ Le passage du tabagisme classique à la cigarette électronique peut être utile après une opération cardiaque, mais à condition qu’il s’agisse d’une étape transitoire et non d’une solution définitive. L’objectif final reste l’arrêt complet du tabac. ”
— Dr. Dhaker Lhidheb, cardiologue, Tunis
Cette position — pragmatique, graduée, cliniquement motivée — résume bien la ligne qui s’est dégagée des échanges : prévention, sevrage et réduction des risques ne sont pas des approches concurrentes. Elles s’articulent selon les profils de patients et les contextes nationaux.
L’industrie du tabac à l’ère numérique : une menace nouvelle
Si les stratégies de prévention peinent à se moderniser, l’industrie du tabac, elle, a largement investi les réseaux sociaux. Plusieurs intervenants ont alerté sur le ciblage précis des jeunes audiences par des campagnes numériques valorisant les nouveaux produits — cigarette électronique jetable, sachets de nicotine aromatisés, tabac chauffé au design soigné — dans des formats courts, viraux, sur Instagram et TikTok.
La riposte doit emprunter les mêmes canaux. Des formats courts, percutants, portés par des voix crédibles auprès des jeunes, peuvent atteindre des centaines de milliers de personnes à un coût marginal. Cette piste, évoquée avec insistance lors des échanges, n’a encore aucune traduction institutionnelle au Maghreb.
Vers une plateforme régionale : l’enjeu de l’après-conférence
En clôture des échanges, les experts ont convergé vers un même horizon : une stratégie maghrébine harmonisée, articulant fiscalité coordonnée, renforcement des centres de sevrage, prévention ciblée sur les jeunes et adaptation aux environnements numériques. La plateforme Med.TN a été présentée comme un espace de mise en dialogue scientifique régional, capable de structurer une réponse commune là où les États agissent encore trop souvent en ordre dispersé.
Le docteur Mesrati a cependant rappelé une limite fondamentale : aucun modèle étranger ne peut être transposé tel quel. Les réalités institutionnelles, économiques et culturelles du Maghreb imposent une approche construite de l’intérieur, inspirée des expériences internationales sans en être captive. C’est l’ambition de cette première rencontre — qui se veut le point de départ d’un processus, non sa conclusion.
Car le vrai test ne sera pas la qualité des échanges, mais ce qu’ils produisent : des structures de sevrage qui fonctionnent, des législations appliquées, des budgets de prévention à la hauteur de l’enjeu. Le Maghreb dispose des expertises. Il lui reste à se doter des mécanismes collectifs pour les mettre au service d’une réponse durable.
