Il y a quelque chose de presque paradoxal dans la trajectoire de l’investissement étranger en Tunisie. Le pays cumule depuis des années une réputation de lourdeur administrative, un environnement réglementaire jugé complexe, des délais qui découragent. Et pourtant, les chiffres ne mentent pas : en 2025, les flux d’investissements étrangers ont bondi de 30,3 % pour s’établir à 3,57 milliards de dinars. En 2024, ils n’étaient que de 2,74 milliards. L’écart, 830 millions de dinars supplémentaires en une seule année, mérite qu’on s’y arrête.
Début 2026, la dynamique s’est maintenue. Le premier trimestre affiche 838,6 millions de dinars de flux entrants, soit une hausse de 18,6 % sur douze mois. Quatorze nouvelles entreprises étrangères ont posé leurs valises en Tunisie entre janvier et mars. L’objectif annoncé pour l’ensemble de l’exercice 2026 dépasse désormais le seuil symbolique des 4 milliards de dinars. Un cap jamais atteint.
Radiographie d’un flux : qui investit, et comment
Derrière la statistique agrégée se dessine une structure précise. Les investissements directs étrangers (IDE) dominent très largement : 824,4 millions de dinars sur les trois premiers mois de 2026, contre 703,7 millions un an plus tôt. C’est la composante la plus significative — celle qui traduit une présence physique, des emplois créés, des sites de production ou de services implantés sur le sol tunisien.
Les investissements de portefeuille — participation aux marchés boursiers sans ancrage opérationnel — représentent le solde résiduel, en progression modeste. Cette distinction est essentielle : un pays dont les flux entrants sont majoritairement constitués d’IDE montre que des décideurs étrangers engagent des ressources durables, pas seulement des positions financières spéculatives.
Sur le plan géographique, la cartographie reste familière : France, Italie et Allemagne concentrent l’essentiel des flux. Ces trois marchés historiques entretiennent avec la Tunisie des liens industriels et commerciaux profonds — textiles, composants automobiles, services numériques externalisés, industrie pharmaceutique. Mais l’agence nationale signale un infléchissement stratégique : des efforts actifs sont engagés pour diversifier vers l’Asie et les Amériques, deux bassins d’investissement encore peu représentés dans le mix tunisien.
Les atouts réels d’une destination sous-estimée
Pourquoi la Tunisie attire-t-elle, malgré ses pesanteurs ? La réponse tient en quelques données structurelles que les investisseurs européens connaissent bien, même si elles circulent peu dans le débat public local.
La main-d’œuvre tunisienne est l’un des arguments les plus solides. Le pays forme chaque année des dizaines de milliers d’ingénieurs, de techniciens spécialisés et de cadres bilingues à des niveaux de rémunération qui restent compétitifs à l’échelle méditerranéenne. Dans les secteurs à forte valeur ajoutée — ingénierie automobile, aéronautique, développement logiciel, services financiers externalisés — ce différentiel de coût, couplé à une qualification réelle, constitue un avantage comparatif difficile à ignorer.
Le positionnement géographique joue également un rôle croissant. À deux heures de vol des grandes capitales européennes, la Tunisie occupe une position charnière entre l’Europe, l’Afrique subsaharienne et le Moyen-Orient. Pour un groupe industriel cherchant une base de production exportatrice à destination de l’Afrique ou de l’Europe du Sud, l’équation logistique est souvent favorable.
Le TIF 2026 : un rendez-vous et un outil
C’est dans ce contexte que s’inscrit la 22e édition du Tunisia Investment Forum (TIF), programmée les 25 et 26 juin 2026 dans la banlieue nord de Tunis. L’événement, organisé en partenariat avec la Banque africaine de développement, rassemblera quelque 1 000 décideurs, investisseurs et représentants d’institutions internationales. Son thème — « Tunisie, dynamique renouvelée, nouvelles opportunités » — dit clairement l’ambition : ce n’est pas un forum de plus, c’est un signal envoyé à la communauté internationale des affaires.
Le forum servira de scène à deux annonces structurantes. La première est le lancement officiel du « Portail de l’investisseur national », une plateforme numérique conçue pour centraliser les démarches administratives, réduire les frictions bureaucratiques et rendre le parcours de l’investisseur plus lisible. Si l’outil tient ses promesses, il pourrait combler l’un des déficits d’image les plus tenaces de la Tunisie aux yeux des décideurs étrangers : la complexité du premier contact avec l’administration.
La seconde annonce concerne les projets à présenter : parmi eux, la future cité médicale des Aghlabides à Kairouan, présentée comme l’un des grands chantiers de la décennie. Ce projet incarne le virage vers des secteurs à forte valeur ajoutée — santé, biotechnologies, tourisme médical — que la Tunisie entend développer dans le cadre de son plan national 2026-2030.
Après le forum, un agenda qui s’allonge
Le calendrier économique tunisien ne s’arrête pas au TIF. Un forum international dédié à l’aéronautique et au spatial est programmé du 7 au 9 juillet 2026 à Tunis — un secteur où la Tunisie a discrètement bâti une filière industrielle reconnue, notamment autour du câblage et des équipements embarqués, avec des implantations de grands donneurs d’ordre européens.
Ce double agenda — investissement généraliste en juin, industries de pointe en juillet — dessine une stratégie cohérente : montrer à la communauté internationale des affaires que la Tunisie ne se cantonne plus à ses secteurs historiques, et qu’elle aspire à intégrer des chaînes de valeur plus sophistiquées. Les chiffres de 2025 suggèrent que le message commence à passer. La question est désormais de savoir si les réformes internes suivront au même rythme que les ambitions affichées.
