L’essentiel en trois points
- Les entreprises tunisiennes avancent à des rythmes très différents : réflexion, test, premières solutions, avec quelques précurseurs.
- Le blocage majeur : les dirigeants apprécient l’IA mais ne savent pas l’utiliser pour gagner en compétitivité, en clients et en marges.
- L’IA passe des forfaits mensuels à la consommation par crédits : budget par utilisateur et gouvernance deviennent indispensables.
CloudShift : un partenaire Microsoft spécialisé sécurité, data et IA
En quelques mots, qui est CloudShift ?
CloudShift est une société technologique lancée en 2018. Nous travaillons sur la plateforme et le cloud de Microsoft, et nous sommes l’un des principaux partenaires Microsoft de la région. En Tunisie, nous sommes aujourd’hui spécialisés dans trois domaines : la sécurité, la data et l’IA.
Forum DSI : pourquoi CloudShift s’engage
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’être partenaire du Forum DSI cette année ?
Nous sommes aux côtés du Forum DSI depuis plusieurs années. C’est un événement qui dispose d’une autorité très forte au sein de la communauté des DSI. Or notre client principal, c’est le DSI : toute entreprise qui souscrit à une solution technologique le fait par son intermédiaire.
Son rôle reste central, surtout aujourd’hui. Les entreprises traversent une transformation profonde, portée par le digital et l’IA. Le DSI est le pivot entre la technologie et les objectifs de l’entreprise, qui relèvent avant tout du métier.
« From Concept to Value » : la capacité d’exécution
Si vous deviez résumer ce thème en une phrase ?
C’est la capacité d’exécution : savoir faire la jonction entre l’IA, la technologie et le métier de chaque entreprise.
Entreprises tunisiennes : le grand écart entre test et action
Où en sont les entreprises tunisiennes avec l’IA : testent-elles ou passent-elles à l’action ?
Elles ne sont pas toutes au même niveau. Certaines ont été rapides et se sont imposées comme précurseurs. D’autres ont pris plus de temps : quelques-unes en sont au stade de la réflexion, d’autres testent et commencent à avoir de premières solutions. Beaucoup restent en test, sans réussir à passer à l’action pour travailler avec l’IA de façon vraiment opérationnelle.
On observe aussi une déconnexion entre le consommateur et l’entreprise. Nous avons appris la technologie enfants, avant de la découvrir dans le monde professionnel. L’adoption de l’IA par le grand public, et surtout par la génération Z, est bien plus rapide que dans les organisations, qui portent un héritage technologique à transformer pour pouvoir l’utiliser avec l’IA.
Le frein principal : des dirigeants séduits, mais sans mode d’emploi
Quelle est l’erreur la plus fréquente que vous voyez chez vos clients ?
Les chefs d’entreprise aiment l’IA, mais ils ne savent pas comment s’en servir pour devenir plus compétitifs, conquérir de nouveaux clients ou améliorer leurs marges. Le passage du concept à l’exécution, du test à l’action, n’a pas encore eu lieu. Je vois aussi des entreprises qui résistent volontairement à ce changement.
Un agent IA qui rapproche tous les commerciaux du même niveau
Un exemple concret d’un projet qui a bien fonctionné ?
Il y a plusieurs projets. L’un d’eux concerne une grande entreprise présente dans plusieurs pays d’Afrique. Son dirigeant constatait que certains commerciaux sont brillants et d’autres moins. Nous avons préparé un agent IA pour les assister lors des rendez-vous sur le terrain, afin de rapprocher leurs niveaux.
Au départ, il répondait à des questions simples. Mais petit à petit, l’agent a acquis une telle connaissance du business qu’il peut aider à construire la stratégie commerciale de chaque pays et de chaque client. Il ne fait pas que faire gagner du temps : il aide à poser les bonnes questions et à vendre davantage. C’est un impact réel.
Par où commencer : ne pas résister, gouverner
Par quoi conseilleriez-vous de commencer à une entreprise qui n’a encore rien lancé ?
Je ne me permettrais pas de donner des conseils, mais notre expérience nous a appris deux choses.
La première : ne pas résister à l’IA. Elle va toucher tout le monde, et elle a déjà touché beaucoup d’entreprises. Résister est un effort inutile ; mieux vaut l’utiliser pour accélérer sa croissance et atteindre ses objectifs.
La seconde : l’IA fait le bien comme le mal, donc la sécurité et la gouvernance sont essentielles. Aujourd’hui, la grande majorité des entreprises utilisent l’IA, qu’elles le sachent ou non, puisque leurs équipes s’en servent déjà. Sans cadre, il y a un vrai danger côté sécurité. Il faut donc une vision à l’échelle de l’entreprise, plus pertinente qu’une initiative individuelle : on démarre en mode contrôle, en définissant les services et les agents utilisés, les données stockées et celles qui servent à améliorer les modèles.
Coûts cloud : des forfaits mensuels aux crédits de consommation
Les entreprises ont parfois peur de perdre le contrôle de leurs coûts cloud. Que leur dites-vous ?
Il faut mettre en place les garde-fous nécessaires, et surtout un contrôle des coûts, avec un budget par utilisateur, pour éviter les pics de consommation imprévus.
Les grands acteurs de l’IA ont conquis le marché avec un forfait mensuel de quelques dollars. Mais ces sociétés n’étaient pas rentables : les modèles les plus puissants consomment énormément de ressources. On s’oriente donc vers une consommation par crédits.
Dépenser plus ne pose pas de problème en soi, à condition de mesurer l’impact réel de la dépense et d’anticiper le coût de chaque tâche. C’est là qu’intervient la gouvernance. Aujourd’hui, par exemple, des utilisateurs mobilisent des modèles très coûteux pour des tâches simples : c’est du gaspillage.
Hackathon : former les jeunes au développement assisté par l’IA
Parlez-nous du hackathon : pourquoi l’organiser, et qu’espérez-vous en voir sortir ?
C’est d’abord notre passion pour la technologie et pour la jeunesse. Chaque jour, on voit chez les jeunes une brillance et une envie de travailler sur des sujets réels, dans des environnements réels. Cela fait trente ans que nous évoluons dans ce domaine, et c’est une démarche que le cofondateur de CloudShift et moi avons voulu mener.
Nous voulons aussi diffuser un modèle de développement. Ce n’est pas un hackathon classique : les participants construisent leur solution grâce au développement assisté par l’IA. Nous avons conçu une formation qui encadre les outils et la méthode pour réaliser le travail demandé.
Capital humain : la richesse de la Tunisie
Qu’est-ce que la Tunisie a de particulier à offrir dans le cloud et l’IA ?
Ce qu’elle a à offrir est connu depuis les années 1950 : la matière grise. Nous n’avons ni argent ni ressources naturelles à faire valoir. Notre force, c’est l’investissement réalisé depuis des décennies dans le capital humain, la vraie richesse du pays. Nous devons continuer et chercher à en tirer parti.
Dans cinq ans : une transformation encore floue
Comment voyez-vous l’entreprise tunisienne dans cinq ans ?
C’est une question difficile. Je suis dans ce secteur depuis 1997, et en trois décennies nous avons connu plusieurs vagues : le passage à l’an 2000, Internet, et plusieurs crises. Mais la transformation actuelle est extrêmement difficile à projeter, car il y a quelques mois encore les perspectives étaient différentes.
Aujourd’hui, le métier d’ingénieur est menacé et en train de changer. Ce sont les jeunes ingénieurs qui en pâtissent : en 2019-2020, nous peinions à en recruter ; aujourd’hui, nous recevons des dizaines de demandes de PFE, et trouver un stage de fin d’études est devenu difficile, sans parler d’un emploi.
Nous sommes dans une période de transformation dont les contours ne sont pas clairs, et le contexte géopolitique, marqué ces dernières années par une forte instabilité, n’aide pas. Nous avons fait le choix de la technologie et de l’IA. J’espère que c’est le bon ; nous verrons comment les choses évoluent.
