Forum Convergences en Tunisie: Economie Sociale et Solidaire,  Revivez les moments forts

A l’heure où la Tunisie pense et développe des modèles de développement économiques innovants, l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) est sur toutes les lèvres. Ce secteur qui tend à concilier croissance économique et impact social se doit de constituer un élément de réponse aux défis économiques, sociaux et environnementaux rencontrés en Tunisie.

C’est ce dont nous – organisateurs, partenaires, intervenants, membres du groupe de programmation du Forum « ESS’ploration, vers une Tunisie Zéro Exclusion, Zéro Carbone, Zéro Pauvreté »– sommes convaincus.

Institutions publiques, entreprises, milieu universitaire, associations : chacun a un rôle à jouer dans l’essor de l’ESS et tous doivent travailler en commun pour réconcilier business et impact social. La jeunesse doit être encouragée à explorer son talent et exploiter son potentiel, et les entrepreneurs sociaux tunisiens d’aujourd’hui et de demain être formés et soutenus.

Ensemble, nous pourrons lancer des initiatives pour réaliser le potentiel de l’ESS comme secteur de création de richesse, contribuer à sa structuration et à son développement, ainsi qu’accompagner des projets économiques à fort impact social et/ou environnemental. Nous sommes riches de notre diversité, dynamiques de par notre envie et nos projets et résolument tournés vers l’avenir, engagés chacun à notre échelle pour mettre en œuvre les Objectifs de développement durable adoptés par les Nations unies pour l’horizon 2030 et contribuer à une Tunisie 3Zéro.

i. quel cadre légal & institutionnel pour l’économie sociale et solidaire en Tunisie ?

Au moment de la tenue du Forum, la mise en place d’un cadre légal favorable à l’ESS en Tunisie n’était pas encore terminée : les étapes ci-dessous marquent d’ores et déjà l’avancée de ce processus.

L’Economie Sociale et Solidaire : une orientation stratégique appuyée politiquement

Des travaux institutionnels sont en cours pour l’adoption d’une loi visant à encadrer l’ESS en Tunisie. Ce projet de loi a fait l’objet d’une consultation publique ouverte du 7 au 28 mai 2018 sur le portail national de l’information juridique www.legislation.tn. Pour Lotfi Ben Aissa, ce projet de loi s’inscrit dans la même dynamique que la loi des collectivités locales récemment publiée, ce qui converge vers une économie de proximité. Dans une vidéo réalisée par la Fondation Friedrich Ebert dans laquelle les Tunisiens partagent leur vision et attentes vis-à-vis de l’ESS, il atteste que « la Tunisie dispose d’un arsenal juridique composé de lois anciennes et nouvelles » mais que « le problème réside dans l’écart entre ce que les lois stipulent et leur application effective ». Il présente l’ESS comme une opportunité de développement pour le pays, ainsi que comme un levier de création de revenus pour les populations, à condition de fournir les mécanismes nécessaires au bon fonctionnement de ce secteur.

ii. quelles approches pour le développement de l’economie sociale et solidaire en tunisie ?
Un retour sur le processus de développement de l’ESS a été réalisé, allant de l’essor des coopératives (expérience coopérative des années 60) et des initiatives par la société civile à partir de 2011 jusqu’à la mise en place aujourd’hui d’un cadre général favorable à la structuration de l’écosystème de l’ESS en Tunisie.

L’écosystème de l’ESS développé de manière structurelle depuis 2017 repose sur plusieurs piliers. Les intervenants ont ainsi proposé une identification des leviers, mais aussi des facteurs pouvant freiner le développement de l’ESS en Tunisie.

iii. comment financer l’entrepreneuriat social en tunisie ?
Une large variété de mécanismes de financement à disposition des structures de l’ESS en Tunisie ont été mis en exergue au cours de la journée. L’accent a été mis sur l’accessibilité des services financiers comme levier de développement économique. Bien qu’un écosystème en gestation des banques qui financent l’ESS en Tunisie se renforce continuellement, l’identification des entreprises sociales, ainsi que l’apport d’une réponse aux besoins des entrepreneurs tout au long du cycle de vie du projet constituent des défis à ce financement. Pour UBCI, cela passe notamment par un élargissement de la gamme des produits bancaires disponibles

iv. la finance responsable et inclusive, un levier dans l’essor de l’ess en tunisie ?
Le secteur de la microfinance peut-il contribuer au soutien de l’ESS et à la création d’emploi en Tunisie ? Si la question de savoir si la microfinance fonctionne encore et de manière rentable est régulièrement posée, les initiatives présentées lors du Forum ont montré que le secteur reste un facteur clé de la finance responsable et inclusive en Tunisie.

En 2017, 69% des adultes dans le monde possédaient un compte, soit environ 5,6 milliards d’adultes (1,7 milliard d’adultes sont toujours exclus et 1/5ème des comptes sont inactifs) et, d’après une étude du CGAP de 2015, 64% des Tunisiens n’ont pas accès aux différents services financiers ou alors en font une utilisation limitée. Face à ce constat, la microfinance propose une meilleure accessibilité et un meilleur usage des services financiers, apportant ainsi son concours au développement socio-économique du pays. Il existe toutefois plusieurs définitions et méthodologies de ce qu’est l’inclusion financière.

v. quel accompagnement des structures de l’ess en tunisie ?
Si une offre d’accompagnement au développement de structures de l’ESS se développe, les intervenants soulèvent néanmoins des lacunes dans le cycle d’accompagnement. Sont notamment mentionnés : le manque d’acteurs publics spécialisés sur l’ESS, une coordination encore restreinte dans la chaîne d’accompagnement ou encore un manque de suivi après la création du projet. Les intervenants préconisent une approche de l’accompagnement holistique qui s’écarterait de la logique de programme, cette dernière étant limitée dans le temps et entraînant une rupture de l’accompagnement après la création de l’organisation ESS. Il apparaît important de voir émerger une génération d’accompagnateurs hybrides, qui s’emparent également de la mission de partage et de transfert des valeurs de l’ESS.

Un appel pour la constitution d’un écosystème local de l’accompagnement a été formulé. Cet écosystème comprendrait des organisations dédiées à l’accompagnement, des espaces ressources d’accueil et d’échange, serait caractérisé par une réelle coordination de l’accompagnement et de l’accès au financement, et permettrait une meilleure visibilité pour les projets ainsi qu’un accès au marché mieux garanti.

vi. quel accompagnement dans les régions ?
Développer l’ESS signifie en quelque sorte sortir un peu des deux secteurs public et privé pour créer un troisième secteur porteur d’impact. Pour une approche comparative, Amina Kchirid, Directrice du Master Innovation sociale et management à Université Hassan II de Casablanca explique qu’au Maroc, la décentralisation, la déconcentration et la régionalisation ont imposé une approche de proximité et une approche participative du développement. Il s’agit de créer une intelligence collective impliquant le cadre universitaire en tant que partie prenante de l’écosystème entrepreneurial, au service de l’innovation sociale. « Au Maroc, près de 4 régions sur 12 contribuent à 68% du PIB – la région de Casablanca détient la part la plus importante. Pour réduire ces inégalités régionales, ont été créés des incubateurs d’universités, des espaces de co-working pour l’entrepreneuriat social dans les universités. »

Pour Bérénice Dondeye, co-présidente d’ADEPES – Mouvement pour l’économie solidaire en Occitanie « Les gens ont une expertise d’usage, il suffit de les entendre. Ils peuvent être un facteur de créativité sur leur territoire parce qu’ils le connaissent ». Il y a ainsi la capacité pour tisser du lien, créer des projets de coopératives et favoriser la prise de décision.

Par ailleurs, plusieurs efforts ont été entrepris pour encourager et appuyer les femmes rurales dans leurs activités génératrices de revenus et aider les groupes les plus vulnérables à s’intégrer économiquement et socialement. Parmi les mesures institutionnelles, on cite la création du Bureau Nationale d’Appui à la Femme Rurale (BNAFR) au sein du Ministère de l’Agriculture, des Ressources Hydrauliques et de la Pêche, et la mise en place au niveau régional, pour chacun des 24 Commissariats Régionaux au Développement Agricole (CRDA), d’unités composées de coordinatrices et de vulgarisatrices chargées des opérations d’appui et d’encadrement des femmes rurales.

En effet, les activités génératrices de revenus permettent de valoriser les ressources du milieu rural, contribuent à la création de l’emploi et à éviter l’exode rural. Or, un projet générateur de revenus ne peut l’être sans la phase finale de commercialisation. En ce sens une étude a été entreprise à la demande du BNAFR pour faire l’état des lieux et les perspectives de commercialisation des produits de la femme rurale et en proposer un plan de promotion.

vii. pourquoi et comment mesurer son impact ?
« Si tu ne peux pas mesurer quelque chose tu ne peux pas la comprendre. Si tu ne peux pas la comprendre tu ne peux pas la changer. Si tu ne peux la changer, tu ne peux pas l’améliorer. » H. James Harrington

L’impact social d’un projet se définit comme l’ensemble des changements observés (institutionnels, structurels, juridiques…) durables, positifs et négatifs, prévus et imprévus, à long ou à court terme, sur les personnes, l’environnement, et ayant un lien de causalité direct ou indirect avec le projet. Il faut toutefois veiller à distinguer la performance de l’impact. Le premier désigne en effet un changement quantitatif – l’écart chiffré entre le prévu et le réalisé. Le second vise quant à lui un changement qualitatif, c’est-à-dire la différence entre une situation initiale et une situation finale.

La mesure d’impact permet d’identifier les forces et les faiblesses d’une activité à visée sociale et de valoriser une action en démontrant son impact social sur ses bénéficiaires. L’évaluation intervient à différentes phases du projet :

  • Avant : pour anticiper les changements escomptés en établissant un impact préventif.
  • Pendant : pour faire le suivi et la récolte des données.
  • Après : pour évaluer son impact et laisser un délai suffisant pour constater des changements à long-terme.

Pour mesurer son impact, il faut à la fois mesurer le changement et l’attribution de ce changement à la solution étudiée. Avant d’entamer dans la mesure d’impact, il faut définir :

  • Ses moyens : financements, compétences, outils et méthodes pour atteindre les objectifs.
  • Ses objectifs : résultat attendu d’une action.
  • Son but : la matérialisation de la finalité que l’on se donne – l’impact attendu.
  • Sa finalité : c’est l’idéal vers lequel on tend.

Le « Souk des femmes rurales solidaires », pour l’inclusion économique des femmes rurales et la valorisation du savoir-faire local.

Le projet d’appui à la commercialisation des produits de la femme en milieu rural a pour objectif l’autonomisation économique des femmes rurales par la création d’entreprises dédiées à la commercialisation de leurs produits. Ce projet s’inscrit dans le cadre de la mise en oeuvre aussi bien du plan de promotion de la commercialisation de ces produits que de la note circulaire n°226 du Ministère de l’Agriculture, des Ressources Hydrauliques et de la Pêche, datée du 13 Octobre 2016 appelant les CRDA à réserver un espace dédié à l’exposition et la vente des produits des femmes rurales.

Actuellement, 7 points de vente ont ouvert leurs portes grâce aux efforts des productrices et des institutions d’appui, en particulier les CRDA de Béja, Bizerte, Nabeul, le Kef, Manouba, Monastir, Zaghouan. La gouvernance, la pérennité des financements et le développement territorial constituent les points de renforcement du projet.
Le projet 2521, développé par l’association We Love Sousse, promeut la mobilité au sein de la Tunisie mais aussi dans le Maghreb, afin d’encourager le partage et la valorisation des bonnes pratiques relatives à l’entrepreneuriat social d’une région à une autre. Le projet 2521 met l’accent sur 3 piliers : l’art, l’ESS et la mobilité académique.

La justice sociale à la fois du point de vue de l’éradication de la pauvreté et de celui de la réduction des inégalités sociales doit être centrale dans le développement de l’économie sociale et solidaire en Tunisie afin de construire un ordre économique durable socialement, économiquement et écologiquement.

Les principes de l’économie solidaire et sociale dont la liberté, l’adhésion volontaire, la démocratie participative font de cette économie un choix stratégique prometteur et l’un des attributs essentiels du développement dans le pays. En effet, d’après Ilhem Brini (Coordinatrice du programme réforme économique et sociale dans la région Mena chez Friedrich Ebert Stiftung, « l’ESS pourrait être un secteur de croissance et de création d’emploi, mais aussi un vecteur de justice sociale”. A travers l’ESS, la priorité devra être donnée à l’amélioration et au développement de la situation des personnes et des régions marginalisées par la promotion de l’emploi et notamment celui des femmes. L’ensemble des acteurs progressistes de la société civile qui s’engagent pour une participation politique, sociale et civile, en particulier les femmes et les jeunes, mais aussi les entrepreneurs sociaux doit également être soutenu à travers le renforcement de l’action citoyenne et la promotion du débat pluraliste, du principe de l’égalité des droits entre hommes et femmes et du respect général de l’universalité des droits de l’homme. L’économie sociale et solidaire contribue ainsi à assurer un certain équilibre entre les principes de la justice sociale et l’efficacité économique.

ix. et les jeunes dans tout ça ?
Comment sensibiliser les étudiants à l’entreprenariat social au cours de leur cursus universitaire et post-universitaire ? Comment les encourager à s’engager dans des projets à impact positif ?

L’enseignement de l’entrepreneuriat social n’est pas généralisé à toutes les institutions universitaires et la pédagogie adoptée pour enseigner ce concept ne contribue pas toujours à éveiller l’esprit entrepreneurial des jeunes. L’enseignement de l’entrepreneuriat devrait être basé sur l’action, par l’implication des jeunes comme acteurs du processus d’apprentissage. Il devrait contribuer à doter les jeunes de compétences transversales

comme la créativité, l’innovation, le travail de groupe, la résolution de problèmes, la flexibilité et l’adaptabilité à l’imprévu, le leadership, le sens de la communication. Il est recommandé de construire les parcours de formation pour les enseignants similaires à un cycle d’incubation de projets. Cela favoriserait l’apprentissage par la pratique et la mise en situation : vivre l’expérience de la création d’un projet d’économie sociale et solidaire, acquérir et comprendre l’utilisation des outils de création et être mieux à même de pouvoir les transmettre ensuite. Entre un enseignement académique et un enseignement réellement axé sur l’entrepreneuriat, il semble qu’il y ait encore une révolution à faire : insérer les « soft skills » dans les programmes de formation des étudiants et favoriser l’adaptabilité, la gestion des variables dans un monde qui change en permanence.

En parallèle ou après les études, les jeunes sont porteurs de nombreuses initiatives d’entrepreneuriat social et des acteurs tels que Orange, l’AFD, le Centre des Jeunes Dirigeants ou encore Enactus les y encouragent et les appuient dans le développement de leur projet. Pour Amine CHOUAIB, CEO de Chifco & Membre du bureau exécutif du CJD Tunisie, il est important de valoriser et de pousser le potentiel des jeunes en Tunisie. Il est également nécessaire que ces derniers croient en eux, soient proactifs et se donnent les moyens de réussir.

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