Une stratégie qui ne dépend plus de la diplomatie
Les Émirats arabes unis ont tranché : qu’un accord de paix tienne ou non entre Washington et Téhéran, le pays ne reviendra pas en arrière sur son ambition de s’affranchir du détroit d’Ormuz. C’est le message porté par Thani Al Zeyoudi, ministre d’État émirati chargé du Commerce extérieur, dans une interview accordée à Bloomberg et relayée lundi.
« Nous nous orientons vers une dépendance zéro à Ormuz, et ce, que le détroit soit ouvert ou non », a-t-il déclaré. « Il va rouvrir et nous espérons que cela se produira rapidement, mais nous n’abandonnerons pas notre nouveau plan. »
Cette déclaration intervient à un moment paradoxal. Le détroit, point de passage d’environ un cinquième du pétrole brut et du gaz naturel liquéfié échangés dans le monde, est resté perturbé depuis le déclenchement des hostilités entre les États-Unis, Israël et l’Iran à la fin du mois de février. Pour les Émirats, la leçon a été retenue : un seul corridor maritime ne peut plus conditionner la sécurité énergétique du pays.
Ports, pipelines et rails : le détail du plan émirati
La colonne vertébrale du projet repose sur l’extension massive des ports orientaux de Fujairah, Khor Fakkan et Dibba, tous situés hors du détroit, sur la façade du golfe d’Oman. Un port supplémentaire doit également voir le jour sur ce même littoral, accompagné de nouveaux pipelines, de lignes ferroviaires et de réseaux routiers destinés à relier ces installations aux champs pétroliers et gaziers du pays.
Sur le plan industriel, Abu Dhabi National Oil Company (ADNOC) a déjà achevé environ la moitié d’un second pipeline vers Fujairah. Sa mise en service, prévue pour 2027, doublera la capacité d’exportation de brut contournant le détroit, pour atteindre près de 3 millions de barils par jour. Un troisième oléoduc est à l’étude, de même qu’un premier pipeline multi-carburants conçu pour transporter essence, diesel et kérosène.
Le ministre n’a pas communiqué de chiffrage précis ni de calendrier global, précisant que les projets restent à un stade de faisabilité. L’ampleur de l’investissement, elle, ne fait guère de doute : les analystes évoquent plusieurs milliards de dollars. La tâche s’annonce toutefois plus complexe pour le gaz naturel liquéfié et l’aluminium, dont la réorientation hors des ports du Golfe reste nettement plus délicate que celle du pétrole brut ou raffiné.
Un accord de paix qui change la donne sur les marchés
Cette accélération sur les infrastructures coïncide avec une avancée diplomatique majeure. Les États-Unis et l’Iran ont annoncé, lundi 15 juin, un mémorandum d’entente visant à mettre un terme à plus de trois mois de conflit et à lever les blocages croisés qui paralysaient le détroit. L’accord prolonge un cessez-le-feu fragile de 60 jours et doit être officiellement signé le 19 juin en Suisse, les deux parties s’étant engagées à rouvrir la voie maritime et à reprendre les négociations sur le dossier nucléaire.
La réaction des marchés pétroliers a été immédiate. Les prix ont nettement reculé à l’annonce de la nouvelle, le Brent abandonnant près de 5 % pour retomber à son plus bas niveau en trois mois, les opérateurs intégrant la perspective d’un retour rapide des exportations iraniennes une fois l’accord signé.
L’AIE anticipe une surabondance dès 2027
Dans son rapport mensuel publié mercredi, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a livré sa première estimation pour 2027 : si l’accord tient, le marché pétrolier mondial basculerait vers un excédent dépassant 5 millions de barils par jour, sous l’effet d’une offre mondiale en hausse de 8 millions de barils par jour, contre une croissance de la demande limitée à seulement 2 millions. L’agence parle d’une « surabondance significative » à venir.
Les chiffres publiés par l’AIE confirment déjà une nette reprise des flux en provenance du Moyen-Orient, qui sont remontés à près de 12 millions de barils par jour, contre un point bas de 9,6 millions de barils par jour enregistré en mai. Une normalisation que l’agence juge toutefois encore partielle, le retrait des mines posées dans les couloirs maritimes et la remise en route des chaînes d’approvisionnement devant prendre du temps.
Une économie qui refuse de dépendre d’un seul verrou
Pour les Émirats arabes unis, le message est sans ambiguïté : aucune avancée diplomatique, fût-elle historique, ne justifie de revenir sur la diversification des routes d’exportation engagée pendant la crise. Le pays fait partie des deux seuls États du Golfe à disposer d’un réseau de pipelines actifs permettant des exportations substantielles sans transiter par navires à travers le détroit d’Ormuz — l’Irak ayant également annoncé intensifier des plans similaires.
Au-delà du symbole, c’est une logique de résilience énergétique durable qui se dessine : indépendamment du calendrier des négociations entre Washington et Téhéran, Abou Dhabi entend ne plus jamais laisser son économie exposée à un point de passage unique.
