Près de 120 pétroliers sanctionnés prêts à rejoindre le pavillon russe

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Traqués en haute mer et privés de pavillons légaux, les pétroliers transportant le brut russe opèrent une mue historique. Sous la pression des commandos occidentaux, la flotte fantôme abandonne l'ombre des paradis maritimes pour se placer directement sous le giron protecteur de Moscou.

Le transport maritime pétrolier connaît un tournant majeur. Sous l’effet de l’intensification des sanctions occidentales contre Moscou, une partie significative de la « flotte fantôme » liée aux exportations russes est en train de changer de stratégie. D’après la société de renseignement maritime Windward, près de 70 pétroliers ont déjà abandonné leurs pavillons de complaisance pour se réimmatriculer en Russie depuis mai 2025.

Le mouvement s’est nettement accéléré ces derniers mois. Depuis décembre, date à laquelle les États-Unis, le Royaume-Uni et la France ont commencé à arraisonner et saisir des navires considérés comme apatrides, 40 pétroliers supplémentaires sont passés sous pavillon russe. La semaine dernière encore, trois navires — l’Akkord, le Saga et le Topaz — ont officiellement adopté le pavillon russe après avoir renoncé à des immatriculations jugées frauduleuses.

Saisies en mer et pression juridique : un tournant stratégique

La multiplication des opérations d’arraisonnement a profondément modifié le calcul des armateurs. Le 9 février, des commandos américains ont intercepté l’Aquila II dans l’océan Indien, après avoir suivi ce Suezmax depuis la mer des Caraïbes. Il s’agissait de la huitième interception américaine liée au Venezuela et de la neuvième depuis décembre.

Dans le même temps, le 26 janvier, quatorze États côtiers européens ont averti que les navires naviguant sous plusieurs pavillons seraient considérés comme apatrides. Quelques jours auparavant, des forces françaises, appuyées par le Royaume-Uni, avaient saisi le pétrolier Grinch en Méditerranée. Le secrétaire britannique à la Défense, John Healey, avait alors affirmé que l’objectif était de « couper les fonds qui alimentent l’invasion illégale de l’Ukraine par Poutine ».

Ces actions coordonnées ont accru le risque juridique pour les navires opérant sous des registres douteux. En vertu de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, un navire sans protection effective d’un État du pavillon peut être arraisonné et immobilisé.

120 pétroliers supplémentaires dans le viseur

Windward anticipe désormais qu’au moins 120 pétroliers supplémentaires actuellement sous sanctions pourraient à leur tour se réimmatriculer en Russie dans les mois à venir. L’entreprise a identifié environ 120 navires de plus de 180 mètres, engagés dans le commerce avec la Russie, opérant sous 19 registres qualifiés de frauduleux, notamment ceux du Botswana, du Guyana, de la Guinée et de Madagascar.

En 2025, plus de 300 pétroliers de la flotte fantôme ont adopté de faux pavillons après avoir été désenregistrés par des États comme le Gabon, les îles Cook, la Barbade, les Comores ou encore la Gambie, sous pression occidentale. Beaucoup se sont retrouvés de facto apatrides, donc exposés aux saisies.

Le choix qui s’impose aux opérateurs est clair : continuer sous pavillon contesté avec un risque croissant d’interception, ou solliciter la protection juridique du registre russe.

La Russie consolide le contrôle de sa logistique pétrolière

Le passage sous pavillon russe ne constitue pas un simple changement administratif. Il permet de rétablir la protection de l’État du pavillon, réduisant la vulnérabilité immédiate aux interceptions. Cette dynamique renforce également la mainmise de Moscou sur sa chaîne logistique d’exportation pétrolière.

Environ la moitié des pétroliers récemment réimmatriculés seraient effectivement liés à Sovcomflot, la compagnie maritime contrôlée par l’État russe. Avant février 2022, un tiers de sa flotte naviguait sous pavillon russe. Cette proportion atteint désormais 56 %. Par ailleurs, le nombre de pétroliers sous pavillon russe de plus de 50 000 tonnes de port en lourd a presque doublé au cours des douze derniers mois.

Une recomposition durable du marché pétrolier maritime ?

La stratégie occidentale vise à tarir les revenus pétroliers de la Russie. Mais elle provoque en parallèle une restructuration rapide de la flotte mondiale opérant sur ces flux sensibles. Le renforcement du pavillon russe traduit une volonté d’institutionnaliser une partie de la flotte fantôme, plutôt que de dépendre de registres périphériques vulnérables aux pressions diplomatiques.

Comme le souligne Windward, « les navires dépourvus de protection légitime d’un État du pavillon sont vulnérables à l’arraisonnement, à la saisie ou à la détention ». En choisissant la Russie, ces navires cherchent avant tout une couverture juridique face à l’intensification des contrôles.

À court terme, cette évolution pourrait réduire l’efficacité des saisies ciblées. À moyen terme, elle confirme que la guerre des sanctions s’étend désormais pleinement au domaine maritime, avec des conséquences structurelles sur le commerce mondial du pétrole.

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