L’Europe progresse, mais pas assez vite. C’est, en substance, le constat que dresse l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE) dans la troisième édition de son rapport annuel État de l’investissement climatique en Europe, publié le 5 juin 2026. Les chiffres sont éloquents : les investissements dans les énergies propres ont atteint 534 milliards d’euros en 2025, alors que le besoin réel s’établit à 878 milliards d’euros par an. Le manque à financer s’élève ainsi à 344 milliards d’euros — chaque année.
Une dynamique brisée après 2022
La crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine avait provoqué un sursaut d’investissements massifs dans la transition bas-carbone à partir de 2022. Ce mouvement s’est depuis essoufflé. Selon l’I4CE, les dépenses actuelles ne couvrent que 61 % des besoins annuels, et les déficits accumulés pèsent déjà sur le coût futur de la décarbonation.
Les chercheuses Clara Calipel et Caroline Henry tirent la sonnette d’alarme : l’Europe « ne peut pas se permettre un nouveau cycle de hausses d’investissements dictées par les crises, suivies de longues années de stagnation ». Les premiers indicateurs 2026, dans un contexte de nouvelle tension sur les marchés énergétiques, laissent entrevoir une légère reprise. Mais cela ne saurait suffire à combler structurellement le fossé.
Bruxelles reconnaît l’ampleur du chantier
Face à ce diagnostic, la Commission européenne a pris la mesure du défi. En mars 2026, elle a présenté une Stratégie d’investissement dans les énergies propres, estimant à 660 milliards d’euros les besoins annuels jusqu’en 2030, puis à 695 milliards entre 2031 et 2040. Le Groupe Banque européenne d’investissement s’est engagé à mobiliser plus de 75 milliards d’euros de financements sur les trois prochaines années pour accompagner cette transition.
Ces annonces sont importantes. Elles ne comblent pas, à elles seules, un déficit de financement qui s’est creusé année après année.
Un enjeu de souveraineté autant qu’environnemental
Le rapport paraît dans un contexte géopolitique sous haute tension. Le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), Fatih Birol, a qualifié la situation actuelle de « plus grande menace pesant sur la sécurité énergétique mondiale dans l’histoire » — en référence aux perturbations des approvisionnements pétroliers liées au conflit au Moyen-Orient.
Pour l’I4CE, ces turbulences mettent en lumière une réalité que l’Europe préfère souvent minorer : sa dépendance structurelle aux énergies fossiles importées. Chaque euro non investi dans la transition est un euro qui renforce cette vulnérabilité. « Accélérer les investissements dans la transition bas-carbone n’est plus seulement un impératif environnemental, c’est une nécessité économique stratégique », écrivent Calipel et Henry.
Ce que l’I4CE demande aux décideurs européens
Le rapport formule des recommandations concrètes à l’adresse de l’UE et de ses États membres. L’I4CE plaide pour que la transition énergétique propre soit inscrite comme priorité dans le prochain Cadre financier pluriannuel de l’Union. Il demande également le maintien des ambitions fixées par les normes d’émissions CO₂ pour les véhicules, et appelle à ce que la prochaine révision du système européen d’échange de quotas d’émissions (SEQE) stimule réellement l’investissement dans la décarbonation industrielle.
Mais la recommandation la plus fondamentale est peut-être la plus simple : envoyer des « signaux clairs, stables et à long terme » aux investisseurs, aux entreprises et aux citoyens. Sans visibilité durable sur les règles du jeu, aucun acteur économique ne peut engager les capitaux nécessaires à une transition qui se compte en décennies.
