BCE : Schnabel alerte sur la complaisance des marchés et la fragilité des banques centrales

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Dans un discours majeur à la London School of Economics le 7 mai, Isabel Schnabel, membre du directoire de la BCE, a tiré la sonnette d'alarme sur trois fronts simultanés : une complaisance des marchés face à des risques sous-estimés, une inflation énergétique relancée par le conflit iranien et une érosion structurelle de l'espace de la politique monétaire par la dette publique et la fragilité financière.

Des marchés euphoriques face à des risques sous-estimés

C’est devant la cinquième conférence annuelle Charles Goodhart, à la London School of Economics, qu’Isabel Schnabel a livré l’une de ses interventions les plus attendues de ces derniers mois. Son diagnostic est sans ambiguïté : il existe un « certain décalage » entre les niveaux records atteints par les indices boursiers et la réalité des risques qui pèsent sur l’économie mondiale.

Alors que le S&P 500 et le Nasdaq Composite inscrivaient de nouveaux sommets historiques cette semaine — portés par une envolée des valeurs des semi-conducteurs, l’indice PHLX Semiconductor affichant une progression de 62 % depuis le début de l’année — Schnabel a posé une question gênante : les investisseurs ne font-ils pas preuve d’une « certaine complaisance » ?

La membre du directoire de la BCE a identifié deux sources de cet optimisme qu’elle juge excessif. D’une part, les marchés semblent tabler sur une résolution rapide des perturbations des chaînes d’approvisionnement énergétique causées par le conflit iranien, une hypothèse qu’elle juge peu probable. D’autre part, les anticipations de gains de productivité liés à l’intelligence artificielle lui paraissent trop optimistes au regard des fondamentaux actuels.

Le choc énergétique iranien, nouveau vecteur inflationniste

Le conflit en Iran occupe une place centrale dans l’analyse de Schnabel. Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran fin février ont perturbé les flux énergétiques et déclenché une dynamique inflationniste que la BCE surveille avec une vigilance accrue.

Des données d’enquête citées dans son discours révèlent qu’une part « rapidement croissante » des entreprises manufacturières européennes envisagent de répercuter la hausse de leurs coûts d’approvisionnement sur leurs prix de vente. Parallèlement, les anticipations d’inflation des ménages de la zone euro ont bondi à 3 % sur un horizon de trois ans — un niveau inédit depuis la vague inflationniste de 2021-2022.

Schnabel a prévenu que ces chocs de prix sont « susceptibles de se propager dans l’économie plus rapidement qu’en 2021 », le souvenir encore vif de l’épisode précédent rendant les agents économiques plus prompts à ajuster leurs comportements. Dans ce contexte, elle a explicitement évoqué la possibilité d’un relèvement des taux directeurs de la BCE si le choc énergétique venait à s’étendre, ajoutant que ce risque « s’est accentué ces dernières semaines ». La BCE avait maintenu ses taux inchangés lors de sa dernière réunion, mais le ton se durcit.

Dominance budgétaire et financière : les deux menaces structurelles

Au-delà de la conjoncture, Schnabel a dressé un tableau plus sombre encore sur le plan structurel, identifiant deux forces qui, selon elle, « érodent silencieusement » la capacité des banques centrales à conduire leur politique de manière indépendante.

La première est la dominance budgétaire : avec une dette souveraine approchant des niveaux inégalés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale dans les économies avancées, les gouvernements exercent — directement ou indirectement — une pression croissante sur les banques centrales pour maintenir des taux accommodants. Dans certaines économies, ramener la dette sur une trajectoire soutenable en sept ans nécessiterait des ajustements du solde primaire allant jusqu’à 5 % du PIB, un effort que Schnabel qualifie de « rarement concrétisé dans les économies avancées ».

La seconde est la dominance financière : la fragilité des systèmes financiers empêche les banques centrales de relever leurs taux autant que nécessaire, sous peine de déclencher des turbulences. Schnabel a particulièrement mis en lumière le rôle croissant des fonds spéculatifs, qui représentent désormais environ un tiers des échanges sur le marché secondaire des bons du Trésor américain et des parts encore plus élevées sur les obligations souveraines de la zone euro, rendant la demande de dette publique à longue duration structurellement « moins fiable ».

Powell et la Fed : un signal d’alarme transatlantique

Schnabel a ouvert son discours sur une référence explicite au dernier point de presse de Jerome Powell, alors président sortant de la Réserve fédérale, au cours duquel celui-ci avait dénoncé des « attaques juridiques » contre l’institution. Un moment qu’elle a qualifié de « profondément préoccupant », soulignant que la menace pesant sur l’indépendance des banques centrales ne se limite pas aux pressions politiques directes, mais prend aussi des formes plus insidieuses.

Sa conclusion est limpide : laisser la dominance budgétaire et financière éroder silencieusement l’espace de la politique monétaire conduirait « in fine à une inflation plus élevée et à une croissance plus faible ». Un avertissement qui dépasse le seul cadre européen et s’adresse à l’ensemble des décideurs économiques mondiaux.

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