La Chine s’apprête à franchir une étape majeure dans sa stratégie de dédollarisation : mBridge, la plateforme de monnaie numérique de banque centrale (MNBC) dédiée aux paiements transfrontaliers, passera bientôt en phase d’exploitation commerciale. Portée par cinq banques centrales et adossée à la technologie blockchain, elle ambitionne de proposer une alternative crédible aux circuits dominés par le dollar — à commencer par SWIFT.
Une coalition de banques centrales pour refondre les paiements internationaux
L’architecture de mBridge repose sur un consortium monétaire inédit : la Banque populaire de Chine, l’Autorité monétaire de Hong Kong, ainsi que les banques centrales de Thaïlande, des Émirats arabes unis et d’Arabie saoudite en sont les membres fondateurs. Selon le Financial Times, une entité juridique dédiée sera créée à Hong Kong pour piloter les opérations.
Le modèle économique de la plateforme mise sur la compétitivité tarifaire. Les frais appliqués devraient être environ deux fois inférieurs à ceux des systèmes conventionnels, une proposition de valeur ciblant directement les petites et moyennes entreprises, longtemps découragées par le coût prohibitif des paiements transfrontaliers.
Sur le plan technique, mBridge permet aux banques centrales participantes de régler des transactions directement en monnaies numériques, ramenant les délais d’exécution des opérations de change à quelques secondes. À titre de comparaison, les règlements interbancaires traditionnels peuvent s’étaler sur plusieurs jours ouvrables.
La plateforme a déjà cumulé un volume de transactions d’environ 470 milliards de yuans — soit 69 milliards de dollars — lors de sa phase pilote, selon des sources proches du dossier. Les données de l’Atlantic Council recensent plus de 4 000 transactions transfrontalières effectuées, le yuan numérique chinois représentant à lui seul près de 95 % du volume réglé.
Le yuan à la faveur du contexte géopolitique
Le lancement de mBridge intervient dans un contexte porteur pour la devise chinoise. Le système de paiement interbancaire transfrontalier CIPS — l’équivalent chinois de SWIFT — a enregistré en mars 2026 un volume moyen quotidien de 920,5 milliards de yuans (134 milliards de dollars), un niveau historiquement inédit selon l’Atlantic Council.
Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient semblent avoir joué un rôle accélérateur. « Le conflit en Iran a peut-être servi de catalyseur », a déclaré Ding Shuang, économiste en chef pour la Grande Chine et l’Asie du Nord chez Standard Chartered, au South China Morning Post, pointant une demande croissante de règlements en yuan dans le commerce pétrolier.
Sur le marché des changes, le renminbi s’est régulièrement apprécié depuis le début de l’année. Il a atteint un plus haut de trois ans face au dollar fin mai avant de légèrement reculer : à la mi-juin, il s’échangeait autour de 6,76 pour un dollar. HSBC anticipe un renforcement supplémentaire, avec un objectif de cours à 6,65 d’ici la fin de l’année 2026.
De la tutelle de la BRI à une gouvernance pilotée par Pékin
mBridge n’est pas une création ex nihilo. Lancée en 2021 sous l’égide du Hub d’innovation de la Banque des règlements internationaux (BRI), la plateforme a rapidement suscité des réserves côté américain. Des responsables politiques à Washington ont mis en garde contre le risque que le système serve à contourner les sanctions financières adossées au dollar.
En 2024, la BRI a transféré la gouvernance du projet aux banques centrales participantes, laissant de facto Pékin en position de leadership opérationnel. Des analystes de l’Atlantic Council estiment toutefois que mBridge n’est pas en mesure de détrôner le dollar à court terme. Son impact devrait plutôt se manifester par une érosion progressive de la prédominance américaine sur certains corridors commerciaux stratégiques, notamment les échanges d’énergie et de matières premières entre la Chine et les pays du Golfe.
C’est précisément là que réside l’enjeu : non pas une substitution frontale du dollar, mais une fragmentation progressive du système monétaire international, dans laquelle mBridge entend occuper un rôle de premier plan.
