Un dispositif de vigilance financière en pleine montée en puissance
La Commission Tunisienne des Analyses Financières (CTAF) a publié en 2026 un nouveau bulletin. Il porte sur les dossiers de soupçon de financement du terrorisme (FT) transmis au procureur de la République. La période couverte va de 2020 à 2025.
L’étude s’appuie sur 104 déclarations de soupçon et 69 fiches stratégiques. Elle intègre aussi plusieurs typologies de cas concrets.
Le cadre légal repose sur l’article 107 de la loi organique n°2015-26 du 7 août 2015. Ce texte a été modifié par la loi organique n°2019-9 du 23 janvier 2019. Il impose aux entités assujetties — banques, assurances, établissements de paiement — de signaler toute opération financière suspecte.
Depuis 2021, ces déclarations passent par la plateforme numérique GoAML. Quatre formats existent : SAR, STR, TAR et TFR.
Une hausse spectaculaire des déclarations, mais un financement du terrorisme resté marginal
Le volume global des déclarations de soupçon a fortement augmenté. Il est passé de 446 en 2020 à 1 334 en 2025. Un léger repli avait été observé en 2021, à 418 déclarations. La hausse a ensuite été continue : 516 en 2022, 850 en 2023, puis 1 236 en 2024.
Cette progression traduit un renforcement général de la vigilance financière en Tunisie. Le financement du terrorisme, lui, reste marginal dans cet ensemble. Sa part oscille entre 1 % et 4 % du total selon les années.
En 2021, la répartition était de 98 % blanchiment contre 2 % FT. En 2022, elle passait à 96 % contre 4 %. Entre 2023 et 2025, elle s’est stabilisée à 99 % contre 1 %. Le blanchiment d’argent capte donc l’écrasante majorité des signalements transmis à la Commission.
69 rapports, 104 déclarations : une trajectoire en dents de scie
Sur l’ensemble de la période, la CTAF a transmis 69 rapports. Ils couvrent 104 déclarations de soupçon liées au FT. L’évolution reste irrégulière d’une année à l’autre.
En 2020, on comptait 25 déclarations pour 16 rapports. En 2021 : 17 déclarations pour 11 rapports. En 2022 : 20 pour 12. Un net ralentissement suit en 2023, avec 12 déclarations pour 8 rapports. Un creux marqué apparaît en 2024, avec seulement 6 déclarations pour 4 rapports. Un net rebond survient enfin en 2025 : 24 déclarations pour 18 rapports.
Le secteur bancaire et l’Office National des Postes concentrent l’essentiel de ces déclarations, entre 70 % et 100 % selon les années. Viennent ensuite les compagnies d’assurance (jusqu’à 14 % en 2025), les établissements de microfinance (22 % en 2023) et les établissements de paiement (5 % en 2025). Les sociétés de leasing n’apparaissent qu’en 2020, à hauteur de 8 %.
Le principal motif de déclaration reste le lien avec une personne ou une organisation suspecte, à 17 %. Suivent le mouvement inhabituel du compte (14 %), l’usage intensif de l’espèce (11 %) et le fait de figurer déjà dans une déclaration antérieure (10 %).
Côté infractions associées, les infractions fiscales arrivent en tête, à 28 %. Le trafic illicite de migrants suit de près, à 27 %. Quatre autres infractions se partagent ensuite 9 % chacune : l’abus de confiance, l’escroquerie, le faux et usage de faux, le vol et la contrebande.
Des instruments financiers en pleine mutation
L’analyse par sous-période révèle une évolution nette des vecteurs de financement.
Entre 2020 et 2022, les virements étrangers et les espèces dominaient à parité, à 29 % chacun. Venaient ensuite les chèques (13 %), les transferts via prestataires (12 %) et les virements en dinars (11 %).
Entre 2023 et 2025, les espèces prennent nettement la tête, à 29 %. Suivent les transferts interbancaires locaux (23 %), les chèques (16 %) et les virements étrangers via Swift (15 %).
La CTAF relève un fait notable : l’apparition de nouveaux canaux numériques. Wallets électroniques et cartes bancaires internationales gagnent du terrain. Cette diversification pousse les fonds vers des instruments plus difficiles à tracer pour les professionnels de la conformité.
Qui sont les personnes physiques concernées ?
Les individus suspectés de financement du terrorisme sont majoritairement âgés de 31 à 40 ans, soit 35 % des cas. La tranche 51-60 ans suit, à 25 %.
Le profil reste très majoritairement masculin. Le taux moyen d’hommes atteint 74 % sur 2023-2025, avec un pic à 100 % en 2024.
Plus de 74 % des personnes concernées résident en Tunisie. 84 % sont de nationalité tunisienne, loin devant la Libye (8 %).
Sur le plan professionnel, les ouvriers arrivent en tête, à 15 %. Suivent, à 11 % chacun, les Tunisiens résidents à l’étranger, les chômeurs et les femmes au foyer.
Sur l’ensemble de la période, 16,5 % des individus concernés figuraient sur une liste de sanctions financières ciblées. Un pic à 40 % a été observé en 2022.
Qui sont les personnes morales concernées ?
Du côté des personnes morales, 64 % des entités impliquées ont entre deux et cinq ans d’existence. Seules 12 % ont moins d’un an.
Le commerce international et les associations dominent les secteurs représentés, à 26 % chacun. Le bâtiment et travaux publics suit, à 15 %, devant les sociétés de services, à 7 %.
La Tunisie reste très largement le pays d’immatriculation dominant. La Libye et la Turquie apparaissent ponctuellement, à 25 % chacune en 2020, et le Mali à 50 % en 2021. 70 % des personnes morales concernées sont résidentes, et 90 % de leurs gérants sont de nationalité tunisienne.
Des typologies concrètes qui illustrent les mécanismes à l’œuvre
Le bulletin détaille plusieurs cas révélateurs des schémas observés.
Un premier cas concerne un dispositif de mandats internationaux. Il alimentait le compte personnel d’un président d’association, avec des versements en espèces provenant de pays instables.
Un deuxième cas porte sur une association caritative. Elle a enregistré 450 000 dinars de flux entre 2011 et 2021, avec des paiements suspects vers des hôtels et agences de voyages dans un pays à haut risque.
Un troisième cas illustre l’usage massif de mandats internationaux : 57 mandats, totalisant 60 943,24 dinars, reçus en huit mois par un client occasionnel. Aucun lien de parenté apparent n’existait avec les donneurs d’ordre.
Les signaux d’alerte à surveiller pour les professionnels assujettis
La CTAF conclut son bulletin par une grille d’indicateurs, répartie en quatre catégories.
Les flux financiers d’abord : provenance non justifiée, transferts internationaux répétés depuis des zones à risque, usage récurrent d’espèces, mandats multiples sans lien familial.
Le profil du client ensuite : présence sur des listes de sanctions, incohérence entre profil socio-économique et volumes de flux.
Les comportements également : réticence face aux procédures de connaissance client, documents incohérents ou d’apparence fictive.
Les canaux sectoriels enfin : recours croissant aux services de paiement numériques, transferts interbancaires locaux fréquents de faibles montants.
Ces repères s’adressent en priorité aux établissements financiers, aux compagnies d’assurance et aux opérateurs de paiement tunisiens. La CTAF les invite à les intégrer dans leurs dispositifs de vigilance.
